Varda par Varda 2
Rencontre avec Agnès Varda
À propos de Sans toit ni loi (1985)
Jeune Cinéma n°215, mai 1992
Sélection officielle En compétition de la Mostra de Venise 1985
Lion d’or
Sorties les mercredis 4 décembre 1985 et 11 mars 2026
Sans toit ni loi est fait pour impliquer le spectateur, pas pour l’accuser. Je dis que si on voulait faire le portrait de Mona, ce serait un portrait impossible. Moi qui suis l’auteur du scénario, qui ai créé ce personnage, je ne manipule pas le spectateur en disant que je sais tout, et que je vais vous expliquer d’où elle vient, quelle psychologie, quel drame, quelle haine ou quel désordre ont mené cette petite sur la route. Je ne me transforme ni en psychologue ni en assistante sociale.
Même moi, je ne sais pas tout sur elle. Je mets donc le public en état de question en affirmant d’entrée que je vais vous décrire Mona à travers les réactions d’un garagiste, d’une domestique, d’un maçon qui l’ont croisée... C’est comme essayer de bâtir ce portrait qui ne se réalise pas. Elle vient de nulle part et elle est morte toute seule. Dès lors, le spectateur est en situation d’être lui aussi un des témoins qui a vu passer Mona. Elle rencontre des personnages si divers...
Avec certains on se dit qu’elle aurait pu s’entendre puisqu’ils sont eux aussi marginaux. Mais entre les marginaux eux-mêmes, ça ne marche pas souvent. Il y en a toujours un plus marginal que l’autre et je ne prends pas position. Je ne peux pas déclarer que celui-ci a tort, que celui-là est méchant, l’autre idiot et le dernier sympathique. Je ne suis pas entrée non plus dans un propos démagogue qui consisterait à dire qu’elle est si sympathique cette petite... Je ne l’ai pas peinte comme une victime touchante car c’est le moyen le plus vulgaire de séduire le spectateur. Mona se comporte de façon déconcertante, souvent antipathique. Vous êtes en face de décalages successifs menant à une solitude de plus en plus grande.
Mais en fait, le vrai débat n’est pas d’essence sociale au premier degré : que faut-il faire pour les clochards ? Ce serait plutôt : que peut-on faire avec quelqu’un qui dit non ? Y a-t-il un dialogue possible ? Peut-on aider les gens qui ne veulent pas être aidés ? Je me suis voulue un auteur ne pouvant pas complètement avoir accès à son personnage. Le spectateur en vient donc à se demander lui aussi : tiens, il y a Mona qui passe sur l’écran, qu’est-ce que ça me fait ?
Je n’ai pas pensé le film pour Sandrine Bonnaire puisque j’ai d’abord songé à le faire avec des inconnus, voire d’authentiques routardes. Puis elle s’est peu à peu imposée à moi car, bien qu’âgée alors de 17 ans et demi à peine, je la trouvais non seulement surdouée, mais aussi, d’une certaine manière, assez costaud, aguerrie par l’enfance qu’elle a eue, Sandrine Bonnaire a un pouvoir de résistance très fort qui convenait au rôle, car mon idée de Mona est que c’est une résistante.
Les femmes qui sont sur les routes sont fortes. Il faut résister au froid, à la solitude, à tous les avatars de la route. Or Sandrine Bonnaire, même si elle est mince et belle, a un visage de résistance, de survivance. Elle est rebelle et a une présence remarquable. Dans ce film, à la différence des précédents, elle est toujours habillée. C’est seulement dans le regard et la présence, dans la compréhension de qui est cette rebelle que ça se passe. Ce n’est plus un rôle qu’on arrache au culot.
Propos recueillis par René Prédal
Jeune Cinéma n°215, mai 1992
Café des images, Hérouville, décembre 1991
* Cf. aussi "Sans toit ni loi", Jeune Cinéma n°215, mai 1992.
* Cf. aussi "Varda par Varda 1", Jeune Cinéma n°214, avril 1992.
Sans toit ni loi. Réal, sc : Agnès Varda ; ph : Patrick Blossier ; mont : A.V. & Patricia Mazuy ; mu : Joanna Bruzdowicz & Fred Chichin. Int : Sandrine Bonnaire, Macha Méryl, Stéphane Freiss, Yolande Moreau, Pierre Imbert (France, 1985, 100 mn).