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Un cœur en hiver (1992)
de Claude Sautet
publié le mercredi 11 mars 2026

par Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°217, octobre 1992

Sélection officielle En compétition de la Mostra de Venise 1992
Lion d’argent

Sorties les mercredis 2 septembre 1992 et 11 mars 2026


 


"Odeur de formol" (1), "idéologie saumâtre et feignante" (2), artisanat vieillot, le dernier film de Claude Sautet s’est vu assassiné par une bonne partie des critiques, réveillant les vieux démons de la fameuse "qualité française" des années 1950. Sous cette dénomination péjorative et ma foi assez floue était sanctionnée une certaine tendance au "réalisme psychologique" pour le moins pesant dont les maîtres d’œuvre étaient Yves Allégret (1905-1987), René Clément (1913-1996), etc. Pour peu que l’image soit un peu plus soignée, le cadrage un peu moins indigent - ou bien un peu plus sage - que dans la majorité des films français actuels, l’on parle de "cinéma à l’ancienne", de "désir mortuaire", ou pire de "cinéma croulant et gaga". Claude Sautet serait donc le pépé radotant ses sacro-saints principes traditionnels genre "combat pour les valeurs du cinéma", relayé au temple poussiéreux des anciennes gloires qui n’ont plus rien à dire depuis longtemps.


 


 

Le dernier chemin choisi par Claude Sautet est celui du psychologisme. La grande différence avec la "qualité française", c’est qu’au lieu d’en faire un mode de narration, un système structural méthodique et cartésien, il l’utilise en tant qu’instrument d’étude de ses personnages, stéthoscope des sentiments, du caractère, et cela de façon incroyablement moderne.


 


 

Résumons : deux hommes et deux femmes auxquels vient se superposer un couple plus âgé. Les deux hommes sont luthiers. L’un, Stéphane (Daniel Auteuil, formidable) - est la "victime" de la caméra de Claude Sautet qui le scrute dans ses moindres gestes, le traque dans ses moindres expressions, essayant de surprendre une partie de son cœur qui ne serait plus "en hiver" - et y parviendra à la fin lors de la mort de Lachaume. Stéphane, loin de souffrir de cette infirmité émotionnelle, s’en fait un mode de vie dans lequel il s’enferme avec une complaisance certaine.


 


 

L’autre, Maxime (André Dussollier, parfait) n’est pas le contraire de Stéphane - le côté solaire du film, alors que Stéphane en serait le côté sombre -, mais également un aveugle des sentiments. Au lieu de prendre la voie de l’austérité, il a choisi de se jeter à corps perdu dans les aventures amoureuses, s’en inventant en l’espèce une - sur le mode sérieux - avec Camille. Aussi complexe dans l’indécision que Stéphane, Maxime est l’ombre, le malaise qui plane sur ce "film d’amour". Le scénario ne lui consacre que des apparitions furtives mais lourdes de sens où il n’est pratiquement jamais en action (on ne le voit pas à l’ouvrage par exemple, contrairement à Stéphane), ni même en réaction (après avoir eu conscience de la liaison Stéphane-Camille). Il est plutôt un regard ambigu, un renoncement gêné.


 


 

Si Stéphane et Maxime sont la face cachée de la lune des passions, Régine et Camille représentent une certaine normalité du savoir-aimer. La première (Brigitte Catilllon, sacrifiée par le scénario), personnalise la jalousie (l’inverse donc de Maxime), la deuxième (Emmanuelle Béart,) bouillonnante, tout en silences et en fureur) l’amour, l’impulsion, le ressentiment, le désespoir (l’inverse de Stéphane). Le couple sexagénaire, lui, pourrait être le devenir anticipé du couple Camille-Stéphane si ce dernier avait triché. Lachaume est aigri et veut mourir de s’être menti, Mme Amet est comparable à Camille, dans l’incompréhension désemparée qu’elles ont de l’autre.


 


 

Claude Sautet a habilement dosé le choc de deux mondes, reposant sur une triple antinomie : artisans de l’ombre / artiste virtuose bientôt célèbre, homme / femme (qui ne veut évidemment pas mener à quelque généralisation), cœur en hiver / cœur en été. Cette dialectique, loin d’être engourdie dans quelque théorie démodée, quelques stéréotypes ringards est à l’image des "choses de la vie" d’aujourd’hui, c’est-à-dire à la mode "psy", "introspective" et peu verbeuse, sans problèmes véritablement cernables et donc sans solutions miracles (cf. la fin ouverte, suspendue). Claude Sautet n’est ni en retard, ni à l’avant-garde, ni nostalgique, ni utopiste. Car il ne démontre pas, il montre. Il n’invente pas, il regarde. Et son regard est celui des mots justes.

Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°217, octobre 1992

1. Serge Toubiana, Cahiers du cinéma n° 459, septembre 1992.

2. Gérard Lefort, Libération, 4 septembre 1992.


Un cœur en hiver. Réal : Claude Sautet ; sc : C.S., Jacques Fieschi & Jérôme Ton¬nerre ; ph : Yves Angelo ; mont : Jacqueline Thiédot : mu : Maurice Ravel. Int. : Emmanuelle Béart, Daniel Auteuil, André Dussollier, Brigitte Catillon, Élizabeth Bourgine, Maurice Garrel, Myriam Boyer, Jean-Luc Bideau (France, 1992, 105 mn).



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