par Fabian Gastellier
Jeune Cinéma n°112, juillet 1978
Sélection de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 1978
Sorties les mercredis 14 mars 1979 et 18 mars 2026
Rien de plus difficile que de mettre en scène pour le cinéma les fantasmes littéraires d’un grand auteur érotique. Tant qu’on fait de la pacotille avec de la pacotille - Emmanuelle (1974) et Histoire d’O (1975) de Just Jaeckin -, rien n’a d’importance, mais à partir du moment où l’on s’attaque à Pierre Klossowski, c’est tout autre chose. Pierre Zucca, avec le film Roberte , (tiré de La Révocation de l’Édit de Nantes (1959), a réussi son coup. Et ceci grâce à deux partis pris : d’abord de ne pas avoir transformé en images agressives et explicites les anecdotes et expériences amoureuses que le livre préférait suggérer plutôt que décrire ; ensuite d’avoir demandé à Pierre Klossowski et à Denise Morin-Sinclaire, son épouse, d’interpréter eux-mêmes les rôles d’Octave et de Roberte, mari et femme dans le roman.
Dès lors, le film opère comme opérait le livre : en piège absolu. La force de la suggestion mêlée à l’ambiguïté de voir l’auteur devenu acteur de ses propres rêves fait que le spectateur se sent irrésistiblement attiré d’image en image, un peu comme un voyeur, dans un jeu pervers dont il pourrait bien, lui aussi, devenir le metteur en scène s’il acceptait de mettre à nu tous ses désirs secrets.
C’est de cette connivence avec le public que Pierre Zucca a besoin pour faire marcher le mécanisme de son œuvre, qu’il a voulue fragmentée. C’est une succession de tableaux tout comme le roman était une succession de journaux intimes et de récits non continus. Là s’arrête la ressemblance avec le livre de Pierre Klossowski. Bien plus que de La Révocation de l’Édit de Nantes, c’est de l’entière personnalité d’un auteur que Pierre Zucca s’est inspiré, réussissant, du coup, un film qui se sépare de ses racines et existe seul.
Son Roberte, c’est beaucoup plus que l’adaptation du Roberte ce soir de Pierre Klossowski (1953). C’est une interrogation sur l’écrivain et sur la réalité de sa création. C’est une réflexion sur la création érotique à travers la transposition en images de ce qui n’était qu’une comédie mentale enfermée dans des mots. Le film de Pierre Zucca prend ainsi les dimensions d’une exégèse. On peut rejeter ce style, ou bien, au contraire, être fasciné. Dans les deux cas, on est pris au piège. Pour Pierre Klossowski, c’est l’essentiel.
Fabian Gastellier
Jeune Cinéma n°112, juillet 1978
Roberte. Réal : Pierre Zucca ; sc : P.Z. & Pierre Klossowski d’après ses récits ; ph : Paul Bonis ; mont : Nicole Lubtchansky ; mu : Éric Demarsan ; déc : Max Berto ; cost : Christian Gasc. Int : Denise Morin-Sinclaire, Pierre Klossowski, Martin Loeb, Barbet Schroeder, Juliet Berto, Jean-François Stévenin, Frédéric Mitterrand, Jérôme Zucca (France, 1978, 104 mn).