Depuis le 11 mars 2026, Carmen de Kawachi (1966) de Seijun Suzuki (1923-2017), n’est plus inédit en France (1). Les critiques des médias qui font autorité (2) nous semblent un peu excessives dans l’éloge, que ce soit au niveau stylistique ou esthétique, si on compare ce film avec ceux sur le même thème (une femme soumise se révolte contre l’ordre masculin traditionnel) de Yasuzo Masamura, avec son actrice préférée Ayako Wakao qui, il est vrai, avaient des conditions de production beaucoup plus confortables. Comme la plupart des autres films de série B de ce cinéaste prolifique, et dont Carlotta va présenter, dès le 25 mars 2026, huit autres films en salle, puis sous forme de DVD, Carmen de Kawachi obéit aux contraintes du studio Nikkatsu : budget réduit, tout comme les temps de préparation et de tournage. Ce film n’a d’autre ambition que de distraire un public jeune en jouant sur des stéréotypes ou en les déplaçant, son titre en témoigne.
Ce film de Seijun Suzuki, avec son actrice favorite, Yumiko Nogawa, est le dernier de sa "Trilogie de la chair", constituée par deux autres films, La Barrière de la chair (1964) et Histoire d’une prostituée (1965). L’intérêt principal de Carmen de Kawachi réside essentiellement dans une puissance critique de la société japonaise, une manière peu académique de cadrer mais aussi d’imposer, par le montage, un rythme rapide. A priori, aucun rapport entre la culture japonaise traditionnelle dans laquelle le corps est peu montré, recouvert jusqu’au cou d’un kimono, limité dans son mouvement, discret dans sa manifestation au regard de son opposé du sud de l’Europe, la culture populaire espagnole qui évoque plutôt l’exhibition des corps et des pulsions, par exemple dans le flamenco, ou, jusqu’à sa caricature dans les films de Pedro Almodovar. Le nom de Carmen renvoie lui-même à l’opéra-comique de Georges Bizet, adapté de la nouvelle de Prosper Mérimée, parue en 1847, qui sollicite déjà les stéréotypes exotiques de l’époque.
Sur fonds de mélodrame, Tsuyuko quitte son village de la province de Kawachi, après avoir subi un viol collectif (non montré à l’écran grâce à une ellipse narrative) sans pour autant porter plainte, ni à son père alcoolique, ni à sa mère qui se prostitue dans la maison familiale avec un moine, sans état d’âme, pour survivre, ni enfin à la police. Sa petite sœur est la seule personne qui n’est pas (encore) altérée par la communauté virile. Ayant choisi de s’échapper de ce milieu, sans avenir et malsain, pour tenter sa chance dans une grande ville, en l’occurrence Osaka, Tsuyuko se retrouve hôtesse de bar, harcelée par des clients ivres, ce qu’elle a du mal à supporter, du moins au début, avant que la tentation de gagner de l’argent, assez vite, l’incite à accepter des situations de plus en plus scabreuses. Seijun Suzuki montre avec ironie, voire cynisme, la double face de la société nippone, le sérieux officiel des salary men occultant la nécessité de se défouler sans limite, le soir, dans les bars à hôtesses, ce qui s’effectue par l’usage immodéré de l’alcool et du sexe tarifé.
Le premier homme qui tombe sous le charme de Tsuyuko est un simple employé de banque qui dépense sans compter pour elle mais fini par se faire renvoyer ayant détourné de l’argent. Il attend chaque soir à la sortie du bar, même sous la pluie, la jeune femme totalement indifférente, oubliant qu’elle lui avait cédé quelques semaines auparavant. Paradoxalement, cette femme vénale se révèle agir avec bonté, en proposant à ce client de l’héberger à condition qu’il se comporte en simple ami. Évidemment, il insiste pour coucher avec elle, ce qu’elle finit par accepter notamment parce qu’il s’occupe de tenir le modeste appartement comme une femme au foyer : il repasse le linge, fait les courses et prépare le diner.
Ce renversement des rôles traditionnels participe de l’enjeu critique du film, assez rare pour l’époque. Il met aussi en scène un thème alors peu montré : l’homosexualité, ou plutôt la bisexualité, la patronne d’une agence de mannequin qui vient de l’embaucher ayant proposé à Tsuyuko de l’héberger dans la mesure où son salaire est très inférieur à celui d’une hôtesse. Après avoir échappé à une tentative de viol de sa patronne, Tsuyuko perd son emploi, mais l’amant de la patronne l’héberge sans profiter de la situation et tente de lui trouver un moyen de survivre. Tsuyuko rencontre par hasard, son ami du village - Akira - animé d’un vague projet de source thermale qui nécessite beaucoup d’argent. Toujours naïve, elle s’installe dans sa chambre misérable, sale, située non loin d’une rivière nauséabonde. Là encore, occasion pour Seijun Suzuki de fissurer l’image du Japon dont la réussite économique n’empêche pas les taudis et l’extrême pauvreté.
À nouveau, Tsuyuko est victime d’un homme, assez incapable, qui met en gage sa luxueuse garde-robe et, de surcroît, lui suggère d’accepter l’offre de Seito, un vieil homme riche qui lui propose de lui prêter un appartement et de l’entretenir. La seule contrepartie est que la jeune femme marche nue afin qu’il admire sa beauté sans la toucher. Cette simple pulsion de voyeur se complique lorsque Seito, tel un cinéaste, met en scène un viol dans une chambre reconstituée, entourée d’un mur de tissu et de fins bambous, Tsuyuko déguisée en geisha, et Akira en "ninja" (3), la menaçant de son sabre. Seito est de l’autre côté de la frêle paroi et jouit de filmer la séquence. Seijun Suzuki, dans cette séquence réflexive, montre, certes après d’autres - Fenêtre sur cour de Alfred Hitchcock (1954), et Le Voyeur de Michael Powel (1959) -, que le "plaisir des yeux" (pour citer le titre d’un recueil de François Truffaut), en d’autres termes, qu’un certain voyeurisme est l’origine du plaisir du spectateur.
De retour dans son village, Tsuyuko tue le moine, corrompu et lubrique, dont sa petite sœur est devenue la maîtresse, prenant ainsi la place de sa propre mère. Victime d’une série de malheurs, Tsuyuko, par sa vengeance meurtrière, mérite alors son surnom de Carmen mettant alors fin à une hallucination récurrente, celle du visage de cet homme malfaisant apparaissant, en insert, telle une figure spectrale du mal, tout le long du film.
Patrice Bougon
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Inédit en salle, le film avait été présenté à Lyon, au Festival Lumière, le 14 octobre 2025.
2. Le Monde, Télérama, France Culture...
3. Un ninja est un terme japonais moderne (20e siècle) servant à désigner une certaine catégorie d’espions ou de mercenaires, actifs jusqu’à la période d’Edo (17e siècle), traditionnellement appelés shinobi.
Carmen de Kawachi (Kawachi Karumen). Réal : Seijun Suzuki ; sc : Katsumi Miki, d’après le roman de Tōkō Kon ; ph : Shigeyoshi Mine ; mont : Akira Suzuki ; mu : Taichiro Kosugi ; Déc : Takeo Kimura. Int : Yumiko Nogawa, Koji Wada, Tamio Kawachi, Chikuko Miyagi, Ruriko Ito (Japon, 1966, 89 mn).