par Claude Benoît
Jeune Cinéma n°93, mars 1976
Cinq Oscars 1976*
Sorties le lundi 1er mars 1976 et les mercredis 16 septembre 2009 et 25 mars 2026
Vol au-dessus d’un nid de coucou est l’adaptation très fidèle de l’un des plus grands romans américains contemporains. La personnalité déconcertante de son auteur, Ken Kesey, avait certainement de quoi séduire Miloš Forman. Écrivain talentueux, après avoir rédigé deux romans majeurs, il n’a rien publié depuis dix ans (1). Par contre, pendant cette décennie, il a récolté pas mal d’ennuis pour des histoires de drogue, il a eu le FBI à ses trousses, il a fui au Mexique, il a été une légende vivante de l’Amérique marginale. Vol au-dessus d’un nid de coucou est un livre dur, violent, et même "radical", au sens américain du terme. Le film, qui se hisse à son niveau, en respecte la trame, en recrée l’atmosphère oppressante, en restitue la signification symbolique, en accentue la dimension subversive.
C’est l’histoire exemplaire d’un homme nommé Randy McMurphy (Jack Nicholson), contestataire infatigable, rebelle convaincu, loser généreux, qui, pour échapper au régime épuisant de la ferme pénitentiaire, se fait transférer dans une clinique psychiatrique "modèle" qu’il met rapidement sens dessus dessous. Son combat, perdu d’avance, est poursuivi, et gagné par l’un des pensionnaires de la clinique, l’Indien Bromden. Dans le film de Miloš Forman, Jack Nicholson, éblouissant, occupe le devant de la scène, mais le cinéaste tchèque, par son intelligence du récit, parvient à donner à l’Indien la place primordiale qui lui revient - dans le roman, il est à la fois le narrateur, le témoin le plus lucide, et celui qui, en dernier ressort, agit.
Miloš Forman rend l’asile d’aliénés présent physiquement. En faisant ressortir la personnalité propre de ses habitants. En incriminant ceux qui le gouvernent. En décrivant le rituel abrutissant auxquels les uns obéissent sur l’injonction des autres. Pour les malades, en effet. les journées sont toutes semblables. Ils ingurgitent, matin et soir, des pilules ; ils jouent au pinochle ou au monopoly ; ils errent sans but sur le terrain de basket ; ils barbottent dans le bassin de la salle d’hydrothérapie.
Les moins atteints participent aux réunions du "collectif thérapeutique". Tous se tiennent à carreau. Ils savent, on le leur a si souvent répété, que "tout ce qui se passe ici, c’est pour le bien du patient", et qu’il "faut se conduire comme un bon garçon et coopérer avec la politique du service qui a été mise au point pour vous guérir" (2). Car aux mauvais garçons, à ceux qui ne coopèrent pas, sont réservés le pavillon des violents, les électrochocs et la lobotomie. Nous ressentons d’autant plus cruellement l’aspect définitif du cercle dans lequel les patients sont bouclés, que Miloš Forman leur donne vie, les rend attachants, leur devine une intelligence. Ces "pauvres dingos", comme dit affectueusement Jack Nicholson, ce sont nos frères.
Dans la clinique psychiatrique, l’autorité est représentée par un personnage féminin, l’infirmière-chef, Miss Ratched (Louise Fletcher). Son autorité, elle la détient du directeur, des docteurs, et de la commission spéciale qui se réunit pour examiner les cas difficiles. Elle la transmet à des infirmiers noirs, chargés de faire régner la discipline, qu’elle méprise, et qui la haïssent. C’est elle qui, prenant des masques différents suivant les circonstances, a le contact le plus direct avec les malades. C’est elle qui distribue les bonbons et les punitions. Et lorsque l’on porte atteinte à son autorité, elle souffre dans sa chair aussi douloureusement que d’autres souffrent dans la leur lorsque l’on attente à leur liberté. Miss Ratched devient donc immédiatement la cible de Randy McMurphy.
Pour Miss Ratched, celui-ci est un scandale. Non parce qu’il est un simulateur - "Ils ont dit que je suis un psychopathe, parce que je me bagarre trop et que je baise trop" -, mais parce qu’il est nouveau, et qu’avec un nouveau-venu, "on ne sait jamais s’il n’aura pas assez le goût de la liberté pour tout mettre sens dessus dessous, s’il ne va pas faire un affreux gâchis, et perturber le fonctionnement du service". Or ce goût, Randy McMurphy l’a. Et telle qu’elle est filmée, l’entrée magnifique de Jack Nicholson à l’asile, en jeans, blouson de cuir et passe-montagne, indique clairement que le cérémonial va voler en éclats. Il garde la pilule sous la langue, puis la jette. Il transforme les innocentes parties de pinochle en des tournois acharnés de black-jack et de studpoker. Il apprend aux malades à jouer vraiment au basket-bail, ce qui révèle leur intelligence et nous vaut une extraordinaire séquence, totalement créée par Miloš Forman. Il trouble les séances du "collectif thérapeutique", en manipulant un jeu de cartes pornos. De lui-même, il arrête la musique assourdissante en pénétrant dans le box des infirmières. À partir de là, le cinéaste aligne une suite de séquences irrésistibles, qui sont toutes l’expression d’un affront fait délibérément à l’autorité, et à travers lesquelles passe un air tonique de liberté : le match de football imaginaire à la télé, l’escapade en autobus et la partie de pêche ; la partouze à l’intérieur de l’asile avec des filles et de l’alcool.
Mais Miloš Forman. n’essaie pas de nous induire en erreur. Si Randy McMurphy est un subversif, c’est aussi un perdant. Il a une faiblesse : il aime ses compagnons, les malades, et en est solidaire. Il y a dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, une très belle séquence. Jack Nicholson errant sur le terrain de basket, aperçoit un écureuil qui saute de branche en branche sur un arbre proche du grillage entourant l’asile. Miloš Forman nous invite à identifier le rebelle à l’écureuil, et de fait, quand il "fera le mur", il suivra son chemin. L’écureuil est un bel animal, vif, agile libre : on le tue. En fin de compte, Randy McMurphy est un héros traditionnel du cinéma américain. Jack Nicholson ici, c’est Paul Muni dans Je suis un évadé (1932), Kirk Douglas dans Seuls sont les indomptés (1962), ou Paul Newman dans Luke la main froide (1967). Il nous suffit de le regarder, d’admirer son audace, ses actions flamboyantes, d’avoir le cœur serré en réalisant qu’il est un mort en sursis. Dans le livre de Ken Kesey, Bromden, l’Indien, remarque à son propos : "Il ne le sait pas, mais il a mis le doigt sur ce que j’ai compris depuis longtemps : la véritable force ce n’est pas la Chef, c’est le Système tout entier, le Système qui s’étend d’un bout à l’autre du pays et dont elle n’est qu’un agent... Éliminer Ratched ne serait pas pour autant extirper les causes profondes, les racines réelles du mal". Et en vérité, Randy McMurphy, le rebelle, l’insoumis, n’est qu’un révélateur : il permet à Bromden, le géant indien, humilié, réduit à néant, de redevenir lui-même, de retrouver son identité, et par là même de vaincre le Système. Car ce qui est réellement passionnant à suivre dans Vol au-dessus d’un nid du coucou, ce qui est révolutionnaire même, c’est l’itinéraire de Bromden. Si Randy McMurphy est un écureuil, Bromden est une montagne. Le film de Miloš Forman s’ouvre sur un plan de montagne - synonyme d’indestructibilité (il est extrêmement rare qu’un cinéaste donne la clef de son film dès la première image), et s’achève sur un plan suggérant la profondeur de la nuit - symbole de la liberté retrouvée.
La force de Bromden, dans sa lutte contre le Système, repose sur trois points. Il a trouvé un moyen de défense infaillible : il joue les sourds et muets. Il fait preuve, face aux événements, d’une lucidité et d’une faculté d’analyse peu communes. Ainsi, lorsqu’en pleine nuit, l’on ramène Randy McMurphy complètement anéanti à la suite d’une lobotomie, il le tue, revendiquant son geste, et l’expliquant ainsi : "Je me demandais ce qu’il aurait fait, lui. Une chose en tout cas, était sûre : il n’aurait jamais accepté qu’un mannequin pareil, estampillé de son propre nom, restât exposé de la sorte pendant vingt, trente ans comme avertissement ; voilà le sort qui attend ceux qui sabotent le Système. Non... J’étais certain qu’il n’aurait jamais accepté que la Chef l’utilisât à titre d’exemple". Enfin, pour s’en sortir, il sait comment agir. Il lui faut soulever un régulateur de débit pesant 250 kg, le lancer contre la vitre incassable de la fenêtre, et fuir. Et, ce qui est encore plus important, il sait pourquoi agir, pour rejoindre les membres de sa tribu : "Je crois que je m’arrêterai un peu dans la région du Columbia... histoire de savoir s’il reste encore des gens de mon village qui ne soient pas encore totalement abrutis par la boisson". Car si la résistance pleine de panache de l’Américain blanc rebelle est auto-destructive, celle plus passive de l’Indien est irrépressible et victorieuse. Aux États-Unis, l’Indien a une plus longue et plus terrible expérience de l’oppression que le loser.
Quatre années séparent Taking off (1971) de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Pour Miloš Forman, l’interminable attente valait la peine d’être vécue : d’un chef-d’œuvre de la littérature américaine, il a tiré un chef-d’œuvre du cinéma américain. Pour notre part, jamais nous n’aurions osé rêver meilleure adaptation cinématographique de l’un de nos livres de chevet. Mais le cinéaste tchèque ne renie pas ses origines. Dans ses films praguois, déjà, il réservait sa tendresse pour les victimes, et sa férocité pour ceux qui ont l’autorité. Vol au-dessus d’un nid de coucou est un hymne vibrant au refus, à la résistance, à la liberté. Sa leçon a la même portée des deux côtés du Pacifique.
Claude Benoît
Jeune Cinéma n°93, mars 1976
* Meilleur film pour les deux producteurs du film, Michael Douglas & Saul Zaentz ; Meilleur réalisateur pour Miloš Forman ; Meilleur acteur pour Jack Nicholson ; Meilleure actrice pour Louise Fletcher ; Meilleur scénario adapté pour Bo Goldman & Lawrence Hauben.
1. Ken Kesey (1935-2001) écrira trois autres romans, en 1989, 1992 et 1994.
One Flew Over the Cuckoo’s Nest est son premier roman, paru à New York, chez Vicking Press, 1962. La Machine à brouillard, traduction de Michel Deutsch, Paris, Stock, 1963.
Son deuxième roman : Sometimes a Great Notion (1964), New York, Viking Press, 1964. Et quelquefois j’ai comme une grande idée, traduction de Antoine Cazé, Bordeaux, Monsieur Toussaint Louverture, 2013. Il a été adapté par Paul Newman, avec le même titre anglais et en français Le Clan des irréductibles (1971).
Cf. "Roman et cinéma aux USA", Jeune Cinéma n°65, septembre 1972.
2. Les citations sont extraites de la version française de One Flew Over the Cuckoo’s Nest de Ken Kesey, retitrée La machine à brouillard, cf. supra.
Vol au dessus d’un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo’s Nest). Réal : Miloš Forman ; sc : Bo Goldman & Lawrence Hauben, d’après le roman de Ken Kesey ; ph : Haskell Wexler & Bill Butler ; mont : Richard Crew, Sheldon Kahn & Lynza Klingman ; mu : Jack Nitzsche & Ed Bogas ; déc : Paul Sylbert ; cost : Aggie Guerard Rodgers. Int : Jack Nicholson, Louise Fletcher, William Redfield, Brad Dourif, Will Sampson, Danny De Vito, Christopher Lloyd (USA, 1975, 133 mn).