Couverture : Audrey Hepburn, Charade (Staney Donen, 1963)
Quatrième de couverture : Frederick Wiseman (1930-2026
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"Pourquoi des poètes dans les temps d’indigence ?" demandait Friedrich Hölderlin (1), il y a un peu plus de deux siècles, question suffisamment criante pour être reprise en 1978 par l’éditeur Le Soleil noir ("À quoi bon des poètes en un temps de manque ?"), puis en 2000 par la revue Africulture ("À quoi bon des poètes en un temps de détresse ?"). Il suffit de remplacer "poètes" par "cinéma" pour rendre compte de notre interrogation présente, à l’orée de cette Seconde Guerre mondiale et demie.
Évoquer Audrey Hepburn (1929)1993), rendre compte du cinéma slovène, revenir sur le Festival Lumière de l’automne 2025, ou réveiller le souvenir de Jacqueline Lamba (1910-1993), toutes choses apparaissant dans les pages qui suivent, a-t-il en ce moment un sens, ou au moins une utilité ? On pourrait multiplier les points d’incertitude. Mais si l’on attendait d’avoir trouvé une réponse pour publier ce numéro, bien des saisons risqueraient de s’écouler et notre boutique fermerait. Humblement, nous continuons, persuadés de ne pas peser grand-chose dans ce tumulte épouvantable - on verra, page 165, que la situation n’est pas nouvelle.
Le problème, au-delà de cette (ces) guerre(s) qui s’achèvera forcément, c’est l’accélération des technologies utilisées pour mener les combats à distance. On le savait depuis le dernier siècle, mais l’invasion par l’Intelligence artificielle de toutes les activités humaines, guerrières ou non, constitue un point de non-retour sans arrêt dépassé. On s’est longtemps persuadé, Guy Debord aidant, que "le vrai n’est qu’un moment du faux", et qu’une intelligence en éveil permettait de tenir sa barque sans trop dériver. Mais ce qui était possible, au moins théoriquement, en 1967 et après, n’a plus cours : à partir du moment où le faux règne, ou va régner, sans partage, l’analyse des aventures de la dialectique achoppe. Lorsque plus rien ne permet de différencier le "fake" du réel, que faire, que croire ? Aucune image, aucun acteur, aucune voix (2) ne sont désormais à l’écart du soupçon. Les univers de Philip K. Dick (1928-1982) ne sont plus des produits délirants issus d’excès d’amphétamines. Et on constate chaque jour que la novlangue de George Orwell (1903-1950) est pratiquée au plus haut niveau - prière de ne pas rater le film récent de Raul Peck, Orwell 2+2=5 (3).
Jusqu’à quand le cinéma échappera-t-il à cette déshumanisation ? Des décennies ? Certainement pas. Quelques années sans doute, le temps de peaufiner la transition. Il nous restera à étudier tout ce qui a été tourné avant le moment M d’un temps T encore imprévisible, et où l’on admettra l’irréversible. Alors, la mort du cinéma, comme on l’annonce depuis si longtemps ? Plutôt une vie améliorée, artificielle, tout à fait capable de nous envoûter encore - on ne se désintoxique pas aisément. Mais peut-être que les Cassandres ont tort et que les lendemains chanteront encore…
Les exploitants nous prédisent une année 2026 bien meilleure que la précédente, qui n’a pas été glorieuse en termes de fréquentation, puisque le nombre d’entrées a diminué de 14%, et ce malgré des offres de titres toujours aussi nombreux. Où sont passés les vingt-quatre millions de spectateurs absents ? Seraient-ils restés devant les chaînes d’information continue, histoire d’apprécier la beauté du monde qui nous entoure ? N’auraient-ils pas été alléchés par toutes ces propositions ? Il faut reconnaître que le palmarès annuel des César était représentatif de l’état des lieux et n’avait pas de quoi faire rêver, L’Attachement de Carine Tardieu (2024) et L’Inconnu de la Grande Arche de Stéphane Demoustier (2025) étant de bons films, tout à fait respectables à l’échelle du cinéma français, mais que l’on ne reverrait pas toutes affaires cessantes, comme certains grands anciens (4). Quant à Nouvelle Vague de Richard Linklater (2025), nous persistons à nous interroger sur l’estime qu’a portée la critique - le Syndicat français l’a proclamé meilleur film de l’année - à ce déroutant produit de musée Grévin, ersatz qui finirait par nous convaincre que l’original était un chef-d’œuvre (5).
Beaucoup de patrimoine dans ce numéro de presque printemps. Un coup de chapeau à Audrey Hepburn, actrice qui nous a toujours enchantés, de la Melissa Walter de Nous irons à Monte Carlo de Jean Boyer (1952) à l’éblouissante lady Marian de La Rose et la Flèche de Richard Lester (1976). Des précisions sur Le Rendez-vous des quais de Paul Carpita, qui viennent compléter l’approche de notre n° 440. Un retour sur Claude Chabrol, à travers un de ses films les plus troublants, que les années n’ont pas écorné. Un hommage posthume à Bela Tarr (1955-2026), qui s’était tu depuis quinze ans, mais dont l’œuvre demeure hors du temps des horloges (6). De quoi patienter en attendant les prochaines nouvelles du Festival de Cannes, dont on esquissera le profil dans le numéro de mai 2026.
Plusieurs livres fort intéressants nous sont parvenus. Le manque d’espace nous a contraints à en reporter le compte rendu au n°443, mais les amateurs peuvent se les procurer en confiance sans attendre. Deux rééditions : Maurice Tourneur de Christiane Leteux (Actes Sud/Institut Lumière) et Preston Sturges de Marc Cerisuelo (Marest), ainsi que L’Effrontée de Claude Miller de Olivier Curchod (Gremese) et L’Avenir de la vérité de Werner Herzog (Séguier), et enfin le n°40 de la revue Théorème, consacré à notre ami Guy Hennebelle, créateur de CinémAction.
Lucien Logette
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
1. Brod und Wein, composé de 160 vers, est la plus longue de ses six grandes élégies. Friedrich Hölderlin, Hymnes, élégies et autres poèmes (1796-1804), traduction de Armel Guerne, Mercure de France, 1950.
2. On a proposé à des acteurs américains d’enregistrer des textes durant quelques heures pour 3000 dollars, et d’abandonner leurs droits. À partir de ces sons, l’IA est capable de créer n’importe quel dialogue.
3. Orwell 2+2 = 5, Jeune Cinéma en ligne directe.
4. "L’Inconnu de la Grande Arche", Jeune Cinéma n°437-438, été 2025.
5. "Nouvelle Vague" Jeune Cinéma n°437-438, été 2025.
6. Parmi les grands disparus récents, Bahram Beyzaï (1938-2025), Robert Duvall (1931-2026) et Frederick Wiseman (1930-2026) sur lesquels nous reviendrons, sans oublier Aldo Tassone (1938-2026) dont l’extraordinaire somme Fellini 23 ½ a été publiée par Carlotta en 2025.
Patrimoine
* Audrey Hepburn ou la beauté intemporelle, par Jean-Michel Pignol.
* Retour sur Paul Carpita et Le Rendez-vous des quais, par Daniel Sauvaget.
* Revoir Chabrol… enfin !, par Éric Le Roy.
* Justice n’est pas faite : Que la bête meure, par Nicolas Schmidt.
* Béla Tarr (1955-2026), par Anne Vignaux-Laurent.
* Tinto Brass II, par Alexis Leroy
Du monde entier
* Cinéma italien à Villerupt, par Francis Guermann.
* Cinéma slovène à Paris, par Nicole Gabriel.
Festivals
* Lumière, Lyon 2025, par Philippe Roger et Lou Léoty.
* Arras 2025, par Alain Souché.
* Gijon 2026, par Julien Camy.
Documentaires
* Festival d’Amsterdam 2025, par Jean-Max Méjean.
Cinéma & Danse
* Movi’in Cannes 2025, par Nicolas Villodre.
* Paul Painlevé ciné-chorégraphe, par Nicolas Villodre.
Cinéma et Surréalisme
* André Breton, Jacqueline Lamba, par Lucien Logette.
* Rencontre avec Fabrice Maze, par Lucien Logette.
DVD
* Chronique de l’hiver 2026, par Jérôme Fabre.
* Glanures d’Alexandre Ptouchko à Wang Bing, par Philippe Roger.
* Six fois Coppola, par Alexis Leroy.
* Brian De Palma, par Enrique Seknadje.
* Sacha Guitry, par Éric Le Roy.
Chercheurs et curieux
* Jean Giraudoux et le cinéma, par Lucien Logette.
* Au cinéma, par Jean Cordelier (alias Jean Giraudoux).
Actualités
* L’Œuvre invisible, par Nicole Gabriel.
* Deux femmes et quelques hommes, par Patrice Bougon.
* Ce qu’il reste de nous, par Gisèle Breteau Skira.
* À pied d’œuvre, par Francis Guermann.
* Les Filles du ciel, par Jean-Max Méjean.
* Orphelin, par Gisèle Breteau Skira.
* La Famille Homolka, par Nicole Gabriel.
* Welcome to Europe, par Francis Guermann.
* Sauvage, par Gisèle Breteau Skira.
* Encontro, par Philippe Roger.
* Un été à la ferme, par Jean-Max Méjean.
* Au-delà de Katmandou, par Hugo Dervisoglou.
* Les Filles, par Nicole Gabriel.
* Soulèvements, par Sylvie L. Strobel
* Victor comme tout le monde, par Gisèle Breteau Skira.
* Woman and Child, par Jean-Max Méjean.
* Marty Supreme, par Francis Guermann.
Livres
* Marc Cerisuelo, Billy Wilder, un Européen à Hollywood, par Patrick Saffar
* Fabrice Gabriel, Au cinéma Central, par Francis Guermann.
* Alain Vézina, L’Écran de l’Apocalypse, par Gisèle Breteau Skira.
* Pierre-Alexandre Schwab, Une semaine avec Jean Douchet et Jacques Lassalle, par Francis Guermann.
Nécrologies
* Bahram Beyzaï (1938-2025), par Éric Le Roy.
Humeurs
* De la vacuité des blockbusters : Nuremberg, par Jean-Michel Ropars.
Flashback
* La guerre n’est pas aussi jolie... par Lucien Logette.