Un cinéma allemand qui retrouve une histoire*
par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°17, septembre 1966
Sélection officielle de la Mostra de Venise 1966
Prix spécial du Jury
Sortie le mercredi 24 mai 1967
Anita G., le film de Alexander Kluge, présenté et primé à Venise, le second grand coup frappé par le cinéma allemand au cours des festivals de cette année, est peut-être, dans sa signification générale, un événement plus important encore que Les Désarrois de l’élève Törless (1). La formation française de Volker Schlöndorff pouvait faire douter de l’importance de son film, non pas comme réussite individuelle, mais comme signe annonciateur d’un redépart du cinéma allemand. Alexander Kluge, lui, a vécu entièrement en Allemagne ce redépart. Mieux, il est de ceux qui ont le plus activement contribué à le rendre possible. Car il n’y a pas de "miracles", et on peut dire que le cinéma n’avait pas beaucoup profité, même, du fameux miracle économique allemand.
Parmi les données nouvelles et très réalistes qui ont rendu ces films possibles, il y a la création du "Kuratorium" du jeune film allemand (2), c’est-à-dire une "aide à la qualité". Il y a aussi cet institut d’Ulm qui partage avec celui de Berlin l’ambition de donner à l’Allemagne de l’Ouest l’école de cinéma qui lui manquait, mais qui, en outre, replace le cinéma dans une recherche artistique plus générale et se rattache explicitement à la grande tradition du Bauhaus de Weimar et Dessau où, avant 1930, Walter Gropius (1883-1969), Lyonel Feininger (1871-1956), Vassily Kandinsky (1866-1944), Paul Klee (1879-1940) recherchèrent des voies pour faire entrer dans la vie la culture artistique moderne. Alexander Kluge est l’un des promoteurs du Kuratorium. Il enseigne à l’école d’Ulm. Ainsi, même dans des actes d’efficacité pratique, c’est un homme qui paraît très enraciné dans la société allemande contemporaine - pour autant qu’on puisse s’y enraciner.
Car Anita G., le personnage central de son film, est bien un fragment significatif, pris à même cette société allemande d’aujourd’hui. Et c’est pourtant une déracinée. Enfant, elle a connu le Troisième Reich comme un monde étranger et hostile, elle était juive. Puis l’Allemagne de l’Est, où se sont réinstallés ses parents rescapés des camps, qu’elle l’a quittée, elle ne nous dit pas pourquoi. Ce petit animal sauvage pouvait difficilement s’adapter à un monde planifié. De toute manière, pas question de propagande ouest-allemande dans ce film, son sujet est précisément l’échec, devant le cas Anita, de cette société ouest-allemande - le troisième échec. Mais il fallait bien donner ce passé, au moins comme "signalement d’identité" dans un film qui, dès avant la première image, annonce : "Il n’y a pas d’abîme qui nous sépare du passé, c’est seulement la situation qui a changé".
Anita n’est en aucune manière un être "taré". Elle a une notion très simple et très saine du bien et du mal que les bienfaisants pourraient lui envier. Elle veut bien s’améliorer ; elle veut bien s’instruire (elle s’inscrit un moment à l’université). Elle pourrait aimer. Mais personne n’est en mesure de s’occuper d’elle en partant de ce qu’elle est. Les dames d’œuvres ne savent que lui confier !a caisse de leur association et faire appel au "bras séculier" quand (comme de juste) elle la vole. Le professeur lui parle de droit constitutionnel et, quand elle le ramène à la vie, ne sait que répondre : "Pas de conseil vaut mieux que mauvais conseil". Le fonctionnaire dont elle devient la maîtresse la laisse tomber quand il faut choisir entre elle et la respectabilité. Tout "l’armement moral" de cette société demeure sans la moindre prise sur les problèmes d’Anita. Alors Anita se sauve comme elle peut, vit d’expédients, quitte une ville quand elle y est trop repérée, lutte pour la vie avec ses petits moyens à elle. Si, à la fin du film, elle ne trouve pas d’autre solution que la prison (ou plutôt l’infirmerie d’une prison), c’est parce qu’elle se trouve dans un moment de rage désespérée (par surcroît elle est enceinte).
Mais nul doute que plus tard elle va recommencer sa fuite en avant sans but et sans solution. Tantôt écureuil affolé, tantôt rebondissant dans une vitalité native retrouvée, elle existe, et on l’aime comme elle est, mais sans attendrissement. Anita ne le fait pas au sentiment et elle est capable de tout chaparder, sauf les larmes du spectateur. C’est en cela sans doute que le film se rattache à ce qu’on peut dès maintenant appeler le style de Alexander Kluge, comme écrivain et comme cinéaste.
Car jusqu’à maintenant l’auteur était plus connu comme écrivain que comme cinéaste. Il avait tourné des films de courts métrages. Notamment, remarqué à Oberhausen en 1965, Portrât einer Bewâhrung (1964) (titre français : Portrait d’un opportuniste), où il suivait la carrière d’un agent de police consciencieusement conformiste à travers tous les régimes successifs, et qui, un beau jour, s’effondre et démissionne parce que ia loi ne lui permet pas de sévir contre deux amoureux. C’est déjà le thème : "Pas d’abîme entre le présent et le passé, ce sont seulement les circonstances qui ont changé". Mais surtout il avait publié sous le titre Cours de vie, un recueil de courtes nouvelles dont l’une consacrée à Anita G. Ainsi son cas n’est pas seulement celui de l’écrivain devenu cinéaste, qui est désormais fréquent, mais celui de l’auteur qui explore le même thème avec les ressources de la langue écrite et celles de l’image.
Alexander Kluge écrivain recherche dans son style une sécheresse qui veut évoquer le rapport de police. De ce style, Portrât einer Bewâhrung était très proche. Dans Anita G., il en conserve l’esprit, c’est-à-dire le refus à une sensibilité facile. Pour le reste, les personnages secondaires, qui passent à travers l’histoire d’Anita, sont aussi cernés du même trait aigu et dur, mais quand le film rejoint le "cours" de la vie d’Anita, il paraît comme contraint à une chaleur, à une richesse de détails que Alexander Kluge, jusqu’à maintenant, avait refusées. Dès lors, on se demande si le bon vieux problème de "l’adaptation littéraire" ne se pose pas pour le cinéma de 1966 en des termes très neufs. Autrefois on adaptait en une heure et demie de film un roman de 300 ou 500 pages. Voici le temps de La Vieille Dame indigne de René Allio (1965), film de une heure et demie (3) d’après six pages de Bertolt Brecht, et de Anita G., film d’une heure et demie de Alexander Kluge (et qui pourrait être de cinq heures) d’après vingt pages de ses écrits. Cela veut dire que cette fois on ne pourra pas parler de "fidélité", mais d’un résultat lié au choix des moyens. Est-ce que le cinéma est déjà devenu un moyen d’expression plus riche et plus subtil que la littérature ?
Mais si, dans ce film, Alexander Kluge cinéaste "adapte" Alexander Kluge écrivain, une autre personne cependant y intervient, presque comme co-auteur, et contribue à lui donner une dimension qui était étrangère à la nouvelle : Alexandra Kluge, sœur du metteur en scène et interprète d’Anita. Ce fut sans doute une des émotions les plus authentiques de la Mostra de Venise que l’apparition à l’écran de cette femme qui n’est pas actrice, qui est médecin et, sauf imprévu, pense le rester. Les critiques ont dit aussitôt que sa "fascination" ne tient ni à une exceptionnelle beauté, ni à une technique approfondie. Elle ne tient pas davantage à cette identification instinctive qu’on demandait jadis au non-professionnel - elle précise d’ailleurs : "Anita et moi sont deux personnes". À quoi alors ? Sinon à l’intelligence, une intelligence "exclusivement portée vers le concret" (c’est ici son frère qui ia définit) et par là merveilleusement sensible à la vie. Ainsi Alexandra Kluge vient illustrer un principe que les Tchèques aiment à proclamer : "L’interprète doit être plus intelligent que son rôle". Certains courants du cinéma d’aujourd’hui (sous l’influence du cinéma-vérité) paraissent ainsi conduire, par les thèmes et par les méthodes, à une nouvelle définition de l’acteur, qui donnerait au mot "interprète" son sens le plus fort.
Jean Delmas
Jeune Cinéma n°17, septembre 1966
* En Argentine, en Italie et en Espagne, le film est sorti sous un titre qui signifie "Une fille sans histoire".
** Cf. aussi "Entretien avec Alexandre Kluge", Jeune Cinéma n° 17, septembre 1966.
1. "Les Désarrois de l’élève Törless", Jeune Cinéma n°16, juin-juillet 1966.
2. Le Kuratorium junger deutscher Film (Conseil fédéral du cinéma allemand ) a été fondé en 1965, afin de "promouvoir les jeunes artistes du cinéma et de contribuer au développement artistique du cinéma allemand et de le stimuler". C’est la suite du Manifeste d’Oberhausen, publié en février 1962, lors du huitième festival annuel du court métrage d’Oberhausen, et signé par 26 jeunes réalisateurs allemands qui ont déclaré que "le cinéma de grand-père était mort". Le premier long métrage de Alexander Kluge, Anita G., fut le premier film soutenu par le conseil en 1965.
3. "La Vieille Dame indigne", Jeune Cinéma n°361-362, automne 2014.
Anita G. (Abschied von gestern). Réal, sc : Alexander Kluge d’après sa nouvelle ; ph : Edgar Reitz ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus. Int : Alexandra Kluge, Günter Mack, Eva Maria Meineke, Hans Korte, Ursula Dirichs, Edith Kuntze-Pellogio, E.O. Fuhrmann, Werner Kreindl, Käthe Ebner, Hans Brammer, Karl-Heinz Peters (RFA, 1966, 88 mn).