par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°96, juillet 1976
Sélection officielle de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 1976
Sortie le mercredi 27 avril 1977
Ferdinand Rieche, le héros du nouveau film de Alexander Kluge, est un policier impatient de toutes les contraintes qu’impose à son exigeante conscience professionnelle une société où la police n’est pas tout à fait reine. Quand il était inspecteur de la police criminelle, ces contraintes étaient les égards intolérables dus à la légalité.
Il est entré dans le privé et est maintenant chargé de la sécurité d’une entreprise industrielle. Mais là encore il faut se plier à de pénibles obligations : éviter le scandale, ne pas freiner la production. Il mène tambour battant une milice tenue sous pression permanente, soumet à la fouille même les cadres supérieurs, et va jusqu’à espionner le sous-directeur soupçonné par lui de négocier une fusion avec une société étrangère.
Tant de zèle n’aboutit qu’à lui faire perdre sa situation au terme des six mois probatoires. C’est alors qu’il se surpasse : pour faire la démonstration que la sécurité d’un ministre est mal assurée, il exécute contre lui un attentat fictif. Mais qui aboutit à un coup de fusil bien réel et à la suite d’une erreur de tir laisse le ministre grièvement blessé.
On attendait d’un tel sujet - surtout entre les mains d’un homme aussi conscient que Alexander Kluge - une mise en accusation des empiètements de la police et des nuisances des milices patronales. En fait, il semble que le portrait de Ferdinand Rieche soit trop caricatural, pour appeler une réflexion grave, mais il appelle un rire libérateur. Heinz Schubert campe magnifiquement un très petit homme toujours dressé sur ses ergots, pour être à la hauteur de sa tâche messianique.
Le contraste entre une action dans laquelle la cocasserie sans cesse éclate ou fuse, et un commentaire dans le style sec de rapport officiel affectionné par Alexander Kluge, comme écrivain (1) ou comme cinéaste, et particulièrement adapté ici à la fonction du personnage, aboutit à un ton pince-sans-rire qui fait l’originalité et la haute tenue du film.
Ainsi éclate un des aspects les moins connus et les plus réels de la personnalité de Alexander Kluge dans ses films : une certaine forme d’humour grinçant. Il faut espérer que cet humour sera apprécié en France aussi et, le prix Fipresci reçu à Cannes aidant, y donnera un nouveau départ à un remarquable cinéaste dont les œuvres précédentes - Anita G. (1966), Les Artistes sous le chapiteau (1968), Travail occasionnel d’une esclave (1973) - ont eu, en raison peut-être de leur difficulté d’accès, une audience trop confidentielle (2).
Jean Delmas
Jeune Cinéma n°96, juillet 1976
1. Le film est adapté d’un récit de Alexander Kluge, Ein Bolschewist des Kapitals (1973).
2. "Anita G.", Jeune Cinéma n°17, septembre 1966 ;
Les Artistes sous le chapiteau Jeune Cinéma n°34, novembre 1968 ; "Travail occasionnel d’une esclave," Jeune Cinéma n°80, juillet-août 1974.
Ferdinand le radical (Der starke Ferdinand). Réal : Alexandre Kluge ; sc : A.K. & Edgar Reitz ; ph : Thomas Mauch ; mont : Heidi Genée & Agape von Dorstewitz ; déc : Winfried Hennig. Int : Heinz Schubert, Vérénice Rudolph, Joachim Hackethal, Gert Günther Hoffmann, Heinz Schimmelpfennig, Siegfried Wischnewski, Erich Kleiber, Daphne Wagner (RFA, 1976, 97 mn).