Le décès du cinéaste et théoricien des médias Alexander Kluge, le 25 mars 2026, est comme un rappel brutal de quelques épisodes de l’histoire du cinéma qui, en Allemagne puis dans toute l’Europe cinématographique, ont démontré qu’il fallait toujours croire en un réveil de la création et admettre l’existence de plusieurs formes de "nouvelle vague". Volker Schlöndorff et Les Désarrois de l’élève Törless, (1), Alexander Kluge et Anita G. (2) - dont le titre original, Abschied von gestern ("un adieu à hier"), est significatif à plusieurs niveaux - ont incarné la naissance de ce qu’on nomma de manière évasive "Nouveau cinéma allemand", un mouvement, une effervescence dont on cherche en vain les héritiers aujourd’hui. Le Jeune cinéma allemand, formule au fond assez juste à l’époque, n’était pas une école, précision indispensable, mais l’émergence d’individualités fortement encouragées par l’exemple de Alexander Kluge, sur les écrans, dans la profession et les institutions et dans la vie citoyenne.
Alexander Kluge est venu au cinéma par des voies inhabituelles. Il était docteur en Droit avant de se lancer dans la réalisation de courts métrages plus ou moins expérimentaux - telle était la règle pour les jeunes cinéastes, heureux de pouvoir s’exprimer tant bien que mal, film court et documentaire, au sein d’un paysage cinématographique allemand au bord d’un essoufflement fatal. Il fut un des principaux acteurs de la rébellion annoncée au cours d’un festival de courts métrages, le fameux Manifeste d’Oberhausen (1962), dont il fut le principal rédacteur et le porte-parole à l’enseigne du slogan "Le cinéma de papa est mort"… (3).
Il fut plus que cela, consacrant son énergie aux réformes institutionnelles comme la création du premier fonds sélectif de soutien aux films, le Kuratorium - une sorte de fondation alimentée par les Länder. Il créa au sein de l’Université d’Ulm le premier enseignement du cinéma du pays, et encouragea par l’exemple les nouveaux cinéastes à créer leur propre société de production afin de maîtriser pleinement leurs projets.
Toujours engagé dans les débats idéologiques et politiques de son pays, il a encouragé, avec son ami Volker Schlöndorff, la réalisation de films collectifs sur quelques problèmes propres à l’Allemagne fédérale, tels que L’Allemagne en automne (1978) sur le terrorisme, Le Candidat (1980) sur les menaces d’une droite très conservatrice, Guerre et Paix (1983) sur les missiles américains en Europe. C’était entre 1977 et 1983, période où il rassembla des personnalités aussi diverses que Rainer Werner Fassbinder (1945-1982) et Heinrich Böll (1917-1985), Edgar Reitz, né en 1932 et l’éditeur de l’hebdomadaire Der Spiegel (4). Avec le recul, on peut s’étonner du petit nombre de films de cinéma qu’il a réalisés, mais il est vrai qu’il s’est consacré, depuis les années 1980, à l’analyse des autres médias, à des interventions sur certains canaux télévisuels, et à la littérature. Une douzaine de longs métrages témoignent de son originalité, de l’acuité de son regard sur le réel, de son travail et les modes de représentation de la société. Œuvres critiques et, osons le terme, distanciées - car Alexander Kluge était un amoureux des paradoxes, et un grand ironiste, notamment lorsque, d’une voix douce, il disait lui-même un commentaire off. Il était aussi adepte de l’affichage sur écran de titres annonçant ce qui suivrait, probablement sous influence brechtienne.
Son premier film lui a conféré un énorme prestige jusque dans les milieux littéraires français. Anita G. était l’adaptation d’une nouvelle d’une vingtaine de pages figurant dans un recueil dont le titre original est Lebensläufe - "Curriculum vitae", traduit, en France en 1967, sous le titre Anita G. L’audience acquise par le film et le livre a amené Gallimard a faire traduire peu après Stalingrad, description d’une bataille, paru en Allemagne en 1964, remarquable essai de montage de textes officiels, documents bruts, témoignages, petits arrangement fictionnels : une méthode qu’il a appliquée avec brio dans plusieurs de ses films, comme La Patriote (Die Patriotin, 1978), film aux narrations polyvalentes dont l’héroïne, professeur d’histoire, creuse le sol à la recherche des sources de l’histoire de l’Allemagne - tout en réfléchissant à un abri anti-atomique.
Peu de films réalisés par Alexander Kluge ont été distribués commercialement en France, avec toujours d’excellentes critiques. Outre Anita G., Artistes, sous le chapiteau : perplexes, (1968) Travail occasionnel d’une esclave (1973), Ferdinand le radical (1976) et La Patriote, ainsi que le collectif L’Allemagne en automne. (5). Piteusement, aucune édition vidéo de ses œuvres ne semble disponible dans notre pays, à l’exception des DVD des éditions allemandes Filmmuseum, une quinzaine de titres cinéma et télévision sous-titrés en anglais. Le monde du cinéma a la mémoire courte, malgré ses discours sur le patrimoine, le répertoire… Il faut dire que Alexander Kluge, aujourd’hui considéré comme un grand intellectuel, un chercheur (nommé à l’Université de Francfort en 1973), cinéaste, écrivain, philosophe, fut célébré, honoré maintes fois, seulement dans les pays de langue allemande.
Son décès a été annoncé par la quasi-totalité de la presse par des articles plus qu’élogieux - plus qu’un rénovateur du cinéma et un battant culturel de gauche, "génie universel" pour l’un, "Pape des médias" pour un autre, etc. On retient de cette revue de presse que son œuvre théorique est reconnue, et que si ses films sont considérés comme une étape essentielle dans l’histoire du cinéma allemand, c’est le tournant catégorique qu’il a pris vers la création télévisuelle qui laisse aujourd’hui le plus de traces. En effet, profitant de quelques ouvertures et anfractuosités nées des réformes de l’audiovisuel de son pays, il a créé une société de production spécialisée qui a pris une petite part du capital d’un important groupe privé, en échange de créneaux horaires en fin de soirée sur un réseau privé non-payant. Ce qui lui a permis de produire et, le plus souvent de réaliser des magazines culturels à base d’interviews, de documentaires, de recherches graphiques, de montages - le terme "magazine" n’étant guère approprié au vu des contenus abordés, des recherches formelles et des exigences de son équipe. Il a prolongé son œuvre écrite dans une série d’ouvrages publiés en France depuis 2016 aux Éditions POL sous le titre Chronique des sentiments.
Daniel Sauvaget
Jeune Cinéma en ligne directe
1. "Les Désarrois de l’élève Törless", Jeune Cinéma n°16, juin-juillet 1966.
2. "Anita G.", Jeune Cinéma n°17, septembre 1966.
3. Il a été signé, le 28 février 1962, lors du huitième Festival international du court métrage d’Oberhausen, par Bodo Blüthner, Walter Krüttner, Fritz Schwennicke, Boris v. Borresholm, Dieter Lemmel, Haro Senft, Christian Doermer, Hans Loeper, Franz-Josef Spieker, Bernhard Dörries, Ronald Martini, Hans Rolf Strobel, Heinz Furchner, Hans-Jürgen, Pohland Heinz, Tichawsky, Rob Houwer, Raimond Ruehl, Wolfgang Urchs, Ferdinand Khittl, Edgar Reitz, Herbert Vesely, Alexander Kluge, Peter Schamoni, Wolf Wirth, Pitt Koch, Detten Schleiermacher.
Pour marquer le 50e anniversaire du manifeste, en 2012, les organisateurs du Festival du court métrage d’Oberhausen, grâce au soutien financier de la Fondation culturelle fédérale allemande et en collaboration avec les Archives fédérales allemandes et la Cinémathèque allemande, ont préparé une exposition itinérante de nouvelles copies 35 mm, sous-titrées en anglais, de courts métrages réalisés par la plupart des signataires du manifeste, présentée au MoMA, à New York.
4. Il s’agit de Stefan Aust qui a participé aux films collectifs Le Candidat et Guerre et paix.
5. "Artistes, sous le chapiteau : perplexes", Jeune Cinéma n°34, novembre 1968 ; "Travail occasionnel d’une esclave", Jeune Cinéma n°80, juillet 1974 ; "Ferdinand le radical", Jeune Cinéma n°96, juillet 1976.