par Claudine Castel
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle En compétition de la Mostra de Venise 2025
Sortie le mercredi 1er avril 2026
Le film de Ildiko Enyedi (1) a été primé à la Mostra de Venise 2025. Un gingko biloba (2) est ce "silent friend", témoin autour duquel tournent trois récits à trois époques différentes. Planté en 1832 dans le jardin botanique de l’université des sciences de Marbourg, il va cristalliser notre attention. Afin de créer un lien avec la nature, la cinéaste prend le temps de nous placer en observateur, éveiller la curiosité qu’elle suscite en sollicitant l’art, la science et l’anthropologie.
La scène d’ouverture, qui provient d’un film scientifique japonais, montre l’éclosion sonore en gros plan d’un bourgeon de gingko, "le premier orgasme de l’arbre" selon Ildiko Enyedi. Puis apparaît le visage d’un bébé que le neurologue Wong (remarquable Tony Leung Chiu-Wai) étudie à l’aide d’imagerie médicale. Invité à l’université de Marbourg, il démontre que le bébé est doué d’une "conscience lanterne" (3), ce qui lui permet d’explorer sans environnement sans faire de tri, contrairement à la conscience focalisée de l’adulte.
Nous n’en saurons pas davantage, le Covid interrompt les cours, Wong se retrouve seul sur le campus déserté, à la dérive, en compagnie du gingko du jardin botanique et d’un factotum hostile. Il découvre par un "TED Talk" la botaniste Alice Sauvage (Léa Seydoux), qui l’intrigue. Elle étudie les correspondances entre les réactions physiques des plantes et celles des humains dans leurs ajustements à l’environnement. Elle lui envoie du sperme de gingko mâle. Et Wong de se livrer à l’étude de l’arbre en posant des capteurs pour enregistrer les signaux émis.
Le récit initial daté de 1908 est tourné en 35mm dans un beau noir et blanc. Grete, une jeune fille de bonne famille, passe son oral d’admission à l’université de Marbourg, section botanique, devant un jury de vieux birbes à bésicles. Interrogée sur la taxinomie de Carl von Linné, elle doit répondre à des questions sexistes et salaces qui associent la classification des plantes aux comportements sexuels humains. Elle apprend qu’elle est admise, devant le gingko. Après des déconvenues dans une société germanique pudibonde, elle trouve refuge chez un photographe, et découvre l’utilité de la photographie pour mesurer le développement des plantes (le modèle serait la britannique Anna Atkins, botaniste et photographe).
Le second récit, en 16 mm, se déroule en1972, dans le milieu estudiantin post 68. Hannes, d’origine paysanne, ne veut plus entendre parler de cultures, synonymes de rudes travaux. Quand il rencontre Gundula, elle lui révèle et l’amour et l’univers végétal : "Et si les plantes nous observaient, tout comme nous les observons ?". Elle accorde tous ses soins à un géranium doté s’un capteur, qu’elle lui confie le temps des vacances.
Les trois histoires sont reliées en écho par des visions poétiques : écorce de l’arbre, feuilles du gingko nimbées de brume, branches entremêlées et, plus surprenant, des images colorées prises au microscope électronique, qui restent mystérieuses dans ce qu’elles semblent dire de l’activité de l’arbre enregistrée par des capteurs. Ildiko Enyedi souligne le parti pris : l’image et le son ne passent pas nécessairement par le récit.
Les temporalités différentes soulignent la discordance entre nos vies éphémères et la longévité de l’arbre. "Face à un jardin botanique, je ne vois que des âmes solitaires qui s’ennuient probablement à mourir".
Claudine Castel
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Ildiko Enyedi est une scénariste et réalisatrice hongroise, révélée, en 1989, par Mon Vingtième Siècle, Caméra d’or au Festival de Cannes. Elle poursuit une œuvre mêlant réalisme et fantastique. En 2017, elle fait un retour remarqué avec Corps et âme, Ours d’or à la Berlinale et Oscar du meilleur film étranger. Et en 2021, L’Histoire de ma femme est sélectionné en compétition au Festival de Cannes.
2. Le gingko est un arbre du genre "inclassable" et dioïque : il ne porte qu’un type de gamète, mâle ou femelle, comme le palmier, le noisetier.
3. Ildiko Enyedi s’est inspirée des travaux de Alison Gopnik, psychologue et philosophe à Berkeley.
Silent Friend. Réal, sc : Ildiko Enyedi ; ph : Gergely Palos ; mont : Karoly Szalai ; mu : Gabor Keresztes & Kristof Kelemen. Int : Tony Leung Chiu-wai, Léa Seydoux, Luna Wedler, Marlene Burow, Enzo Brumm (Allemagne-France-Hongrie 2025, 147 mn).