par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle du Festival international du film de Locarno 1975
Sorties le mercredi 1er avril 2026
Il n’est pas exceptionnel que l’on suive un personnage sur plusieurs années au cinéma. On retrouve, par exemple, chez François Truffaut, Antoine Doinel, dont on a fait connaissance dans Les Quatre cents coups (1959), dans Antoine et Colette (1963), Baisers volés (1968), Domicile conjugal (1970) et L’Amour en fuite (1979). Le protagoniste, comme l’acteur, grandit et vieillit sous nos yeux (1).
Wives 1 (1975)
Wives 1 de la cinéaste norvégienne Anja Breien n’a pas été conçu d’emblée comme un film appelant une suite. Le développement narratif semble plutôt dû au succès du premier long métrage en Norvège et à l’écho rencontré ailleurs dans le contexte des mobilisations autour des droits des femmes, domaine où les pays scandinaves étaient en pointe (2). Le film a été voulu par son auteure comme une réaction au célèbre film de John Cassavetes, Husbands (1970), où trois amis quittent leur foyer et leur pays après la disparition inopinée d’un quatrième compère, et se rendent à Londres noyer leur chagrin dans l’alcool. Les épouses sont quasiment absentes.
Chez Anja Breien, les héroïnes sont trois amies d’enfance, Mie (Anne-Marie Ottersen), Kaja (Katja Medbøe) et Heidrun (Frøydis Armand), interprétées par des comédiennes chevronnées qui avaient fait leur carrière en jouant Shakespeare, Henrik Ibsen et Tennessee Williams sur les planches. Le projet de la cinéaste est né de cette collaboration, les comédiennes intervenant dans l’écriture des dialogues et se livrant à des improvisations virtuoses dans la rue ou les cafés. Ce mélange de professionnalisme et d’une utilisation d’anonymes filmés dans des lieux réels fait l’originalité du dispositif.
Dans ce qui est devenu le premier titre d’une trilogie, les personnages principaux ont environ trente ans. Tout commence par une réunion de classe en hommage à une ancienne institutrice qui prend sa retraite. On égrène les souvenirs. On dit ce qu’on fait. En plein mouvement féministe, ces boomers sont loin d’être des activistes. Elles sont pour beaucoup épouses au foyer ou occupent des postes loin d’être prestigieux. Mie, par exemple, est ouvrière dans une chocolaterie. Elles ne citent pas les théoriciennes en vogue. On ne verra aucune manifestation. Une fois la réunion achevée, le trio décide de flâner dans Oslo, oubliant foyer, époux, progéniture. Les femmes restent entre elles, les hommes n’ont pas été prévenus, les enfants sont hors champ.
Mie, qui fait le clown, Kaja, très visiblement enceinte, et Heidrun se comportent comme des adolescentes, non comme des trentenaires. Elles se font remarquer. Le serveur les met à la porte d’un bar, au prétexte "qu’elles ont assez bu". La police les chasse des bancs publics où elles sont venues s’allonger dans un parc. Dans une des scènes les plus mémorables, en plein centre-ville, elles mettent en scène une séance de drague inversée. Elles s’approchent de piétons, choisis par hasard pourvu qu’ils soient de sexe masculin, les complimentent sur leur belle veste ou leurs yeux bruns, puis les plantent là, déconcertés, voire atterrés.
Wives est une comédie. Le ton reste léger. Il n’est qui pas celui de la démonstration, mais du constat : celui de l’absence de crèches, ou du travail des femmes insuffisamment protégé ou rémunéré. Dans une des rares scène de confrontation, Mie reproche à son patron d’avoir licencié une collègue espagnole enceinte. Celui-ci en profite pour la congédier à son tour, comme trublion et dangereuse rebelle. Le comique est essentiellement verbal. Les trois femmes évoquent constamment les hommes, alors que ceux-ci restent périphériques. Le langage est assez vert, le plaisir est évoqué crûment, de même que la frustration conjugale. Le vagabondage sexuel est revendiqué, du moins par Mie et Heidrun comme une affirmation de liberté. Kaja au contraire, mariée à un avocat, estime que "quand on a choisi, on a choisi".
Wives 2 (1985)
Wives 2, dix ans après utilise le temps réel comme matériau narratif. On retrouve les mêmes dix ans plus tard. Les comédiennes, que l’on tend à confondre avec les personnages qu’elles incarnent, ont pris de l’âge. La caméra n’est plus si flatteuse. Il existe désormais entre elles une différence de statut social. Kaja a fait un "beau mariage" et reçu un héritage qui lui a permis d’acheter une brocante chic. Mie lui lance l’anathème de "bourgeoise". Celle-ci l’accuse de "ne pas avoir su saisir les occasions". Heidrun, toujours amoureuse de deux hommes à la fois, a fait plusieurs formations : un stage de ramonage, une formation de vendeuse de centrifugeuses à salade, un apprentissage dans la fabrication de fromage de chèvre. Elle en est à l’aide sociale. Elles restent néanmoins fidèles à leur anticonformisme et à leur fantaisie. Le gag le plus efficace de Wives 2 est celui de la grève de Noël, fête familiale par excellence, sacro-sainte dans le monde entier et surtout dans les pays nordiques. Le travail des femmes étant invisible lorsqu’elles sont là, "en présentiel", le trio décide de jouer les filles de l’air. Une fugue presque aussi scandaleuse que celle de Nora Helmer quittant sa Maison de poupée (3). Kaja, ayant laissé sur la table de la cuisine la note, "Noël est dans le congélateur", part avec ses amies pour Malmö. Elles prennent une suite nuptiale pour trois dans un palace désert. Le gérant, désœuvré, les chouchoute. En l’absence du personnel, c’est lui qui fait le pain pour leur frokost, lave leurs vêtements, les convie à un réveillon qu’il accompagne au violon. C’est le monde à l’envers.
Wives 3 (1996)
Wives 3, elles ont 50 ans ! Devrait-on dire "Vingt ans après" ? Le film commence un 17 mai, le jour des cinquante ans de Kaja et de la Fête nationale. Toute la classe du premier épisode, est réunie. Elle a réquisitionné un tram et dévalisé un fleuriste. Mie prononce le discours pour souhaiter à son amie, vaille que vaille, le demi-siècle à venir. Des changements ? Heidrun a enfin trouvé le mode de vie qui lui convient, cohabitant avec deux hommes bisexuels et fins cuisiniers. Elle écrit un roman. Kaja qui s’est débarrassée de son avocat d’époux, est prise entre sa mère qui perd la tête et sa fille qui reproduit les rapports qu’elle avait jadis à l’égard de la sienne. La demoiselle ne vient la voir que lorsqu’elle a besoin d’argent. La jeunesse fait irruption à l’écran et imprime sa dynamique au film. Elle tient le haut du pavé lors de manifestations étudiantes revendiquant une augmentation des crédits universitaires. En utilisant les médias du défilé officiel, elle se fait entendre, et la fille de Kaja passe même à la télé. Pointe une certaine mélancolie. Le récit s’inscrit dans le passage des générations et dans l’émergence de nouveaux mouvements sociaux. La hantise de la maladie et de la mort frappe le personnage de Mie, la plus gaie, la plus enjouée des trois. Celle que l’on appelait en Norvège "la féministe aux étincelles dans les yeux", à qui, le lendemain, on doit annoncer si elle a, oui ou non, un cancer du sein. Une référence à Cléo de cinq à sept (1962) ? (4).
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Il y aura d’autres exemples comme dans la trilogie de Richard Linklater : Before Sunrise (1995), Before Sunset (2004), Before Midnight (2013).
2. Cf. La grève des femmes qui a paralysé l’Islande le 24 octobre 1975,
afin d’obtenir l’égalité avec les hommes dans le monde du travail et faire reconnaître leur rôle dans l’économie du pays et la gestion des familles. Elle a été suivie par 90 % des femmes du pays et s’est accompagnée d’une grande manifestation à Reykjavik. Elle a entraîné des changements de législation donnant plus de droits aux citoyennes.
3. Le propos de Une Maison de poupée de Henrik Ibsen est connu. La pièce, créée en 1879, suscita des réactions très vives, en Norvège et dans le reste de l’Europe. En Allemagne et en Autriche, il fallut que l’auteur écrive une fin alternative pour que la pièce puisse être représentée.
4. "Cléo de cinq à sept" Jeune Cinéma n°298-299, octobre 2005.
* Wives (Hustruer). Réal, sc : Anja Breien ; ph : Halvor Næss & Niels A. Raknerud ; mont : Jan Horne ; mu : Finn Ludt ; cost : Ada Skolmen. Int : Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe, Frøydis Armand, Nøste Schwab, Stein C. Thue, Helge Jordal, Alf Nordvang, Grete Nordrå, Julian Strøm, Gunnar Alme, Sverre Anker Ousdal (Norvège, 1975, 84 mn).
* Wives 2, dix ans après (Hustruer - ti år etter). Réal : Anja Breien ; sc : A.B. & Knut Faldbakken ; ph : Erling Thurmann-Andersen ; mont : Lars Hagström ; déc : Madla Hruza ; cost : Alain Touzinaud. Int : Anne Marie Ottersen, Brasse Brännström, Henrik Scheele, Per Frisch, Jon Eikemo, Christian Heian, Nøste Schwab, Nils Vogt, Svein Wickstrøm, Frank Robert, Lise Eger, Eva von Hanno (Norvège, 1085, 78, mn).
* Wives 3, elles ont 50 ans ! (Hustruer III). Réal : Anja Breien ; sc : A.B., Katja Medbøe & Anne Marie Ottersen ; ph : Halvor Næss : mont : Trygve Hagen ; déc : Anne Siri Bryhni. Int : Anne Marie Ottersen, Frøydis Armand, Katja Medbøe, Nøste Schwab, Hedda Sandvig, Mathias Armand, Jan Grønli, Jørgen Langhelle, Lasse Lindtner, Claudio Salvo, Grethe Kausland (Norvège, 1996, 76 mn).