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Artistes sous le chapiteau : perplexes (les) (1968)
de Alexander Kluge
publié le vendredi 27 mars 2026

par Jean Weinberg
Jeune Cinéma n°34, novembre 1968

Sélection officielle de la Mostra de Venise 1968
Lion d’or

Inédit en salles en France


 


Un tohu-bohu strident, mais très concerté. Deux heures de projection, soixante-sept scènes. Les unes brèves et purement visuelles, les autres dialoguées, soit normalement, soit avec un décalage de la parole par rapport à l’image, le texte étant dit soit par une seule voix égale et anonyme, soit par plusieurs voix alternées. Sur le même ton neutre, mais dans des registres stylistiques très différents, deux sortes de commentaires : d’une part, le résumé d’actions parallèles ou passées ; d’autre part, un récitatif incantatoire de citations ou d’allusions les plus diverses, voire parodiques : Hegel, Verdi, Freud, maximes, proverbes, lieux communs sentencieux. Troisièrement, un compte rendu minutieux, souvent ironique des débats intérieurs de tel ou tel personnage, plaqués sur le gros plan d’un visage immobile ou sur tout autre chose. Quatrièmement, toute sorte de musique en dissonance avec l’image et contrastant avec une absence délibérée de bruitage : musiques de cirque, marches militaires, bel canto, pop’art, Chopin, etc... C’est dire l’étonnante complexité de paroles et de sons qui s’entrecroise avec une trame d’images non moins serrée.


 


 


 

Parmi ces images, peu de tableaux. Par exemple, un long travelling des Actualités sur une cérémonie de l’Allemagne hitlérienne, mais complètement déphasée : la scène est d’abord fantomatiquement muette, puis accompagnée par un langoureux ténor italien qui chante : "Yesterday". Surtout, des tranches d’existence : visages impénétrables, animaux balourds ou irréels, brefs moments d’un numéro sous le chapiteau. De courtes scènes d’intérieur, des gens qui mangent, travaillent, manient de l’argent, parlent ou se baignent tout nus dans leur baignoire. Rien de lyrique, mais rien de vulgaire non plus, même lorsqu’une femme noie des billets de banque dans ses cabinets. Des constats. Enfin, doublant le spectacle du présent, toute une iconographie du passé : gravures de cirque, l’archiduc Maximilien, une séquence de Octobre de S.M. Eisenstein.


 


 


 

Si la tête vous tourne, comme dans un cirque où les numéros se succèdent à un rythme étourdissant, et sur plusieurs pistes, vous êtes saisi en même temps par quelques impressions élémentaires et fortes. Comme au cirque. Une jeune femme énergique et honnête lutte, se démène et crie à travers tout ce vertige d’images et de paroles qui constitue le film. Et si son histoire est celle, à travers vents et marées, de sa réussite sociale, c’est aussi celle de son échec personnel, échec qui est absolu et total. Dans le monde du cirque où nous évoluons, seuls le risque et la mort sont réels, mais personne ne parle à personne ; on y fait à peine l’amour et personne ne fait jamais ce qu’il voudrait ou pourrait.


 


 


 

Ce monde se trouve circonscrit avec une certaine précision. Aux premières images, nous voyons Hitler, les mains croisées devant le sexe, en 1939, à la Journée de l’Art allemand. Une immense parade monstrueuse, avec des milliers de figurants. À la fin, deux personnages clownesques de l’Allemagne d’aujourd’hui (en couleur, alors que le reste du film est en noir et blanc) : un substitut de procureur de la République, responsable de la censure des mœurs, en train de dîner d’une oreille de cochon, et un professeur, chargé à la télévision de vulgariser ta culture, c’est-à-dire de débiter le scénario d’un opéra de Verdi.


 


 


 

Entre ces deux dates, laminée peu à peu par tous les rouages du système capitaliste, Leni Peickert, l’héroïne, essaye obstinément de créer son cirque expérimental dans lequel tout serait à la fois près de la nature et doué de signification comme chez Bertolt Brecht. Elle échoue malgré un héritage heureux, passe à la télévision, devient fonctionnaire catégorie 4 B et finira, qui sait, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères dans la République fédérale.


 


 


 

Une angoisse formidable, une angoisse à mille grimaces, donne vie à ce film ambitieux. Le désarroi dont nous fait part la litote narquoise du titre, c’est, n’en doutons pas, celle de l’auteur, écrivain de valeur et cinéaste d’avant-garde de l’Allemagne d’aujourd’hui. Le chapiteau, c’est notre monde d’animaux féroces et d’hommes-spectateurs. Agressivité et passivité : Herbert Marcuse a montré qu’ils étaient inhérents à l’univers unidimensionnel. Alexander Kluge, lui, nous en montre un troisième aspect : le manque d’imagination, qui n’est pas congénital mais systématiquement provoqué par tout notre mode de vie, parce que la rupture du moindre rouage du vaste système clos empêcherait l’argent de circuler normalement et la bureaucratie de contrôler tous les pions du jeu.


 


 

Le numéro de l’humble artiste de cirque est gratuit. Il risque tout et ne sert à rien. Une foi utopique l’anime qui est celle de tout artiste et de toute pensée. "Ils créent, dit Alexander Kluge, des bulles de savon irisées qui éclatent, jusqu’au jour où l’une, puis l’autre prendront consistance et corps". C’est dire, peut-être en anarchiste, l’imagination au pouvoir.

par Jean Weinberg
Jeune Cinéma n°34, novembre 1968


Les Artistes sous les chapiteaux : perplexes (Die Artisten in der Zirkuskuppel : Ratlos). Réal, sc : Alexander Kluge ; ph : Guenter Hoermann & Thomas Mauch ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus. Int : Hannelore Hoger, Sigi Graue, Alfred Edel, Bernd Höltz, Eva Oertel, Kurt Jürgens, Gilbert Houcke, Wanda Bronska-Pampuch, Herr Jobst, Hans-Ludger Schneider, Klaus Schwarzkopf, Nils von der Heyde, Marie Luise Dutoit, Peter Staimmer, Theodor Hoffa (RFA, 1968, 104 mn).



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