par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°80, juillet-août 1974
Sélection officielle de la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 1974
Sortie le mercredi 14 mai 1975
Dans le film de Alexander Kluge, Travail occasionnel d’une esclave, l’esclave moderne est la femme, Roswitha Bronski, qui, "pour se permettre d’avoir elle-même beaucoup d’enfants, s’est engagée dans la pratique professionnelle de l’avortement". Résultat : elle reste dans sa vie privée, victime de l’obsession de ses cinq gosses et du mépris condescendant d’un mari passablement irresponsable, et elle est, dans sa vie professionnelle, victime de la ségrégation brutale d’un médecin dichotomiseur (1). Quand une intervention de la police interrompt son activité, Roswitha est embauchée dans l’usine chimique où travaille son mari. Son intervention, apparemment naïve mais efficace, dévoile le projet secret de transfert de l’usine au Portugal et permet à tous les ouvrières et ouvriers d’engager la lutte. Ici le film dépasse le pur et simple féminisme...
Alexander Kluge pensait à l’origine s’en tenir à la vie privée de l’esclave. Sa sœur Alexandra Kluge, admirable interprète de cinéma - on l’a vu dans Anita G. (2)) - quand elle consent à interrompre son vrai métier de médecin, a accepté le rôle de Roswitha et est intervenue dans le film. "Ce sont des questions politiques et la solution ne se trouve pas dans la famille mais dans la vie publique et à l’usine" dit-elle. Le film y a perdu l’aide financière qui lui avait été promise par l’État - sous prétexte qu’il n’était plus conforme au scénario initial. Mais il a acquis une nouvelle dimension. La genèse du film coïncide avec son contenu : par l’intervention de Alexandra Kluge, le film féministe de Alexander Kluge cesse d’être seulement féministe et nous concerne tous, femme ou homme. Plus que la lutte des femmes pour l’égalité, ce qui s’y trouve affirmé est la force vive que les femmes peuvent apporter aux luttes de tous.
La cohérence avec l’ensemble de l’œuvre de Alexander Kluge n’en est nullement entamée. L’apparence de "rapport" que donne la sécheresse du récit et son découpage en paragraphes, c’est - qu’il filme ou qu’il écrive - sa marque, la priorité du fait. Si ce film semble dans son écriture très différent des Artistes sous le chapiteau, perplexes - sa simplicité s’opposant à la complication du précédent film (3), c’est parce que le langage est commandé par la nature du sujet : langue complexe pour les artistes perplexes, langue quotidienne pour le quotidien de la vie et de la lutte des femmes. À nouveau, priorité du fait. Ce n’est pas pour rien que Alexander Kluge, quand il fondait l’école de cinéma d’Ulm, enchaînait sur le modèle du Bauhaus. Il se rattache à cette phase assez courte mais capitale du passé récent de l’Allemagne, où domina la Neue Sachlichkeit (la Nouvelle Objectivité). Au-delà, cette priorité du fait, dans la mesure où le fait représenté avec force rend inutile une phraséologie pseudo-idéologique, n’est sans doute pas le seul modèle, mais est un des meilleur modèles pour le cinéma politique qui, un peu partout, se cherche.
Jean Delmas
Jeune Cinéma n°80, juillet-août 1974
1. La dichotomie, en médecine, est une pratique illégale qui consiste, pour un médecin, à reverser une partie des honoraires réclamés à un patient au médecin qui lui a adressé ce patient.
2. "Anita G.", Jeune Cinéma n°17, septembre 1966.
3. "Les Artistes sous le chapiteau : perplexes", Jeune Cinéma n°34, novembre 1968.
Travail occasionnel d’une esclave (Gelegenheitsarbeit einer Sklavin) (1973). Réal, sc : Alexander Kluge ; ph : Thomas Mauch ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus. Int : Alexandra Kluge, Bion Steinborn, Ursula Birichs, Traugott Buhre, Alfred Edel, Sylvia Gartmann (RFA, 1973, 91 mn).