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Œuvre invisible (l’) (2025)
de Avril Tambouret & Vladimir Rodionov
publié le mercredi 8 avril 2026

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma, n°441-442, mars 2026

Sélection officielle du Festival international du film sur l’art 2026

Sortie le mercredi 8 avril 2026


 


Le thème de l’artiste maudit, comme celui de l’œuvre à la perfection inatteignable, est récurrent dans la littérature du 19e siècle. Dans Le Chef-d’œuvre inconnu de Honoré de Balzac (1), le vieux peintre Frenhofer, travaille durant dix ans au portrait de "La Belle Noiseuse" (2). Il réussit enfin à l’achever, un nouveau modèle ayant accepté de poser pour lui. Mais lorsqu’il montre le tableau à ses amis, François Porbus et Nicolas Poussin, ceux-ci n’y trouvent qu’un "amas de couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres". Voyant la déception se peindre sur leur visage, le peintre brûle toutes ses toiles et meurt dans l’incendie.


 

Dans L’Œuvre invisible, les deux cinéastes Avril Tambouret et Vladimir Rodionov se sont attachés à rendre compte du lien entre l’obsession de la création et l’autodestruction. Et d’appliquer le rapport à l’univers du cinéma. Le premier en avait déjà donné un exemple avec le documentaire Le Chercheur inquiet (2013), où il suivait les traces de l’acteur Charles Denner (1926-1995). Pour ce nouveau projet, les deux cinéastes ont été guidés dans leur choix par Jean Rochefort (1930-2017) qui leur parlait d’un metteur en scène dont eux-mêmes n’avaient jamais entendu parler Alexandre Trannoy.


 


 

Jean Rochefort et Alexandre Trannoy avaient été amis durant leur jeunesse, et, disent-ils, "il avait su piquer leur curiosité par ses récits et le mystère qu’ils suscitaient". Comment Alexandre Trannoy, ce personnage brillant et fantasque, apparu au moment du surgissement de la Nouvelle Vague, avait-t-il pu s’évanouir sans laisser de traces ? Sans film terminé, sans la moindre bobine, même abîmée, à la Cinémathèque ou aux Archives du Film ? Sans avoir été mentionné dans les histoires du cinéma ?


 


 

Avril Tambouret et Vladimir Rodionov ont mis une quinzaine d’années à réaliser leur enquête, encouragés par la confiance de Jean Rochefort, jusqu’à la mort de celui-ci en 2017. Sur les origines de Alexandre Trannoy, le film nous en apprend bien peu, si ce n’est qu’il était un petit gars de Ménilmontant, fasciné par les matinées au cinéma Hollywood. Sinon, très peu d’informations personnelles. La forme privilégiée est celle du documentaire avec une voix off et, comme pièces à conviction, une série de documents réunis à grand peine : de rares photos, dont une prise sur le plateau de La strada, quelques articles de presse annonçant des projets, des contrats signés puis annulés, des notes gribouillées.


 


 

Plus convaincants, les témoignages. Ce sont les témoins qui font vivre un héros dont on peut parfois douter de l’existence. Il ne s’agit pas de Marcello Mastroianni ou de Lino Ventura, encore moins de Marlene Dietrich, avec qui Alexandre Trannoy prétendait avoir voulu (ou pu) tourner. Mais Anouk Aimée (1932-2024) apparaît, bienveillante, constatant seulement que le film ne s’était pas fait. Claude Lelouch prend la parole, avec une certaine réticence. Jean-Claude Carrière (1931-2021), qui aurait dû améliorer un script défaillant et jeta l’éponge. Ou encore Édouard Baer qui cite le nom de Patrick Modiano comme éventuel coscénariste.


 


 

Les films de Alexandre Trannoy, restés à l’état de projets ou de bouts d’essai, avaient en revanche des titres flamboyants : "L’Homme de l’aube", "Le Serpent de Gibraltar", "La Fuite en avant". Pour le premier d’entre eux, qu’il s’apprêtait à présenter au Festival de Cannes, il aurait joué de malchance, la voiture qui transportait la pellicule ayant versé dans un ravin. S’agit-il là de vérité ou d’illusion ? On hésite sur la nature de cet insaisissable héros du 7e Art. Était-il un imposteur, voire un escroc ? Un cinéaste craignant de faire ses premières armes ? Ou un artiste possédé par un désir de perfection, multipliant les actes manqués pour ne pas avoir à affronter le regard du public ?


 

À tel point que Alexandre Trannoy, tel que vu par Avril Tambouret et Vladimir Rodionov, acquiert une épaisseur romanesque. Il devient un personnage de fiction, capable, par son charme et son enthousiasme, d’entraîner le monde du cinéma dans ses rêves de folie. Les deux cinéastes ont rendu hommage à cet artiste paradoxal, littéralement de la marge.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma, n°441-442, mars 2026

* Outre le FIFA 2026 à Montréal, le film a aussi été sélectionné par le Festival du film d’histoire de Pessac 2025, le Festival international du film de Gand 2025, le Festival international du film de Fribourg 2025 et le festival du film francophone d’Albi Les Œillades 2025.

1. Nouvelle de Balzac parue d’abord dans la revue L’Artiste, en 1831 sous le titre Maître Frenhofer, intégrée à La Comédie humaine en 1846.

2. "La Belle Noiseuse" est le titre du tableau auquel travaille Frenhofer. Jacques Rivette s’en inspira pour son film éponyme (1991).


L’Œuvre invisible. Réal, sc, ph, mont : Avril Tambouret & Vladimir Rodionov ; ph : Nicolas Le Gal ; mont : Maxime Cappello, Julien Munschy ; mu : Frédéric Alvarez (France, 2025, 71 mn). Documentaire.



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