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Pour Klára (2025)
de Olmo Omerzu
publié le mercredi 8 avril 2026

par Patrice Bougon
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle En compétition du Festival international de San Sebastián 2025

Sortie le mercredi 8 avril 2026


 


David, un père séparé de son épouse, tente de passer une semaine de vacances en Croatie dans un modeste camping, au bord de la mer, avec ses deux enfants : son fils Téo, âgé d’une dizaine d’années, et sa fille anorexique Klára, en fin d’adolescence. La mère Laura, souvent au téléphone, a peu confiance en son mari, elle le trouve trop laxiste, mais on découvrira que cette mère n’a aucune autorité envers son fils jouant des heures avec des jeux vidéo, ce qui rend impossible tout dialogue. Le problème principal de David est de réussir à faire manger sa fille capricieuse, qui exerce une sorte chantage affectif le conduisant à céder lorsqu’elle impose d’aller se baigner sur une plage naturiste, celle-ci étant jugée plus calme et plus belle. Le père est gêné par la nudité (cependant voilée par une serviette), ses deux enfants ne pratiquent pas le naturisme, mais il accepte puisqu’en échange Klára a promis de mieux se nourrir, promesse pas vraiment tenue. David est constamment critiqué par son épouse, de sorte qu’il est conduit, pour éviter toute palabre interminable, à mentir par des photos trompeuses et des messages qui altèrent la réalité au téléphone. L’instrument est l’un des motifs récurrents du film puisque Klára va être sous dépendance des textos.


 


 

Ce film, sur fond de tension psychologique et de surprises, est cependant ponctué de scènes comiques. David, nageant avec son fils qui a soudain un malaise, doit rentrer à pied au camping. Abordant un jardin donnant sur la mer, il cherche à emprunter une serviette puisqu’il nageait nu. Il appelle, en vain, et finit par voler une serviette mais, à ce moment, il découvre qu’un homme a été tué, il fuit. Lorsque Klára éprouve sa première histoire d’amour avec Denis, un jeune homme, assez oisif, en conflit avec son père (sa mère n’est pas évoquée, divorcée ou décédée), le jeune homme fait l’éloge de la famille dont il semble en manque. David, contrairement à son épouse, est pragmatique, il accepte ce jeune homme peu éduqué dans la mesure où le comportement anorexique de Klára cesse tout d’un coup grâce à l’amour et à la découverte de la sexualité. Cependant lorsque David apprend que Denis est soupçonné du meurtre de celui qui se révèle être son père, il décide brusquement d’écourter ses vacances et de rentrer en Tchéquie, mais il doit subir pour cela les insultes de sa fille qui, dans la voiture, finit par faire une syncope. On retrouve Klara à l’hôpital, désespérée, en manque (comme une droguée) de Denis, son amoureux qui n’a pas répondu à une cinquantaine de textos et de messages oraux. À nouveau, en opposition avec les principes rigides de sa femme, le père de Klara est conduit à prendre la place du destinataire des messages de sa fille afin qu’elle cesse sa démarche suicidaire.


 


 

C’est l’occasion pour le spectateur d’interroger la portée de ces scènes de téléphone puisque c’est la question de l’identité du destinataire qui est posée, mais aussi de l’expéditeur qui, parfois, se ment à lui-même sur ses sentiments, l’imaginaire se confondant trop rapidement avec le réel. Rien de comparable avec les longues lettres d’amour qu’on lit lentement avec délectation, ou qu’on relit avant de les envoyer. Les textos, sans style, écrits en quelques secondes, ne peuvent que produire des malentendus, des mensonges et donc de la fiction - Tout mensonge peut être considéré comme une petite fiction. Dans ce film, l’écriture téléphonique, si on peut dire, sollicite sa dimension réflexive, le père joue le personnage de Denis, Klara croit aimer Denis, pour toujours, sans vouloir comprendre sa réelle identité, celle d’un menteur qui vit dans la dénégation de son meurtre et qui lui fait imaginer une vie en couple, auprès de sa famille. Les échanges de textos sont, à la fois tragiques, témoignant du désespoir de Klara, mais aussi comiques puisque la jeune femme commence à écrire des messages érotiques à celui qu’elle prend pour Denis. Le père, devant le regard sévère de la mère, doit improviser, de façon incongrue, lorsque sa fille demande à "Denis", s’il aime sa "chatte". Rien de graveleux, ni de malsain, ou d’incestueux chez le père, mais au-delà des principes éthiques martelés par son épouse, pour lui, le plus important est de sauver sa fille, par tous les moyens. Le jeune homme, recherché par la police de Croatie, finit par arriver, de façon illégale, dans la famille de Klara. La jeune femme, toujours naïve, en est très contente, mais son père beaucoup moins, d’autant plus que Denis exige beaucoup d’argent pour s’enfuir (seul) au Danemark.


 


 

L’intérêt du film est notamment de montrer que tous les personnages sont contradictoires. Celui qu’on peut estimer comme une petite ordure est aussi celui qui (se) fait plaisir en préparant un repas pour toute la famille. La mise en scène et le cadrage produisent une ambiguïté puisque, à travers les gros plans, le couteau de cuisine préparant le poisson pour le repas, apparaît aussi comme une arme de crime. Et si le dernier plan donne le spectacle d’un repas de famille pendant lequel tout le monde est heureux, il annonce, par le biais de l’intervention discrète de Téo, un autre événement qui va en bouleverser le sens, mais après la fin du film. Au-delà d’un simple film sur une famille et ses petits conflits, Pour Klára réussit à articuler le tragique - l’anorexie présentée comme négation de soi et même une forme de suicide - à la représentation touchante de l’amour sans limite du père pour sa fille, un sentiment qui n’est pas comparable à celui qui peut exister entre deux adultes. Une sorte de don, sans contrepartie équivalente possible. Ce film interroge aussi, indirectement, la culpabilité des parents séparés quant à l’origine éventuelle des problèmes de l’enfant : l’anorexie de Klara, mais aussi le malaise de Téo pendant la baignade lorsque l’enfant pense que son père risque de l’abandonner pour aller en Grande-Bretagne. Enfin, ce film nous incite à réfléchir sur la nécessité, parfois, du mensonge dans le rapport entre parents et enfants. Tous ces aspects composent un film à la fois (un peu) angoissant mais aussi, souvent, comique par la capacité du père à inventer des solutions incongrues à des situations imprévues.

Patrice Bougon
Jeune Cinéma en ligne directe


Pour Klára (Ungrateful Beings). Réal : Olmo Omerzu ; sc : O.O., Nebojsa Pop-Tasic & Kasha Jandackova ; ph : Krystof Melka ; mont : Jaroslaw Kaminski ; mu : Monika Omerzu Midriakova. Int : Barry Ward, Dexter Franc, Barbora Bobulova, Timon Sturbej, Antonin Chmela (Tchécoslovaqhuie-France-Croatie-Slovénie-Pologne, 2025, 110 mn).



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