par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
Sélection officielle du Festival du premier film d’Annonay 2026
Sortie le mercredi 8 avril 2026
Camille Ponsin, réalisateur de documentaires, découvreur et curieux de personnalités singulières issues parfois de pays lointains, Chine, Rajasthan ou Turquie, choisit, pour son premier long métrage de fiction, d’évoquer l’histoire d’Anja (Lou Lampros), jeune fille vivant en autarcie avec sa mère Sam (Céline Sallette) et son père Karl (Bertrand Belin) venus s’installer dans les années 70, au fin fond d’une vallée des Cévennes.
L’histoire est inspirée de faits réels, vécus au sein d’une famille de néoruraux dont les images défilent lors du générique de fin. Une façon pour Camille Ponsin de souligner la dimension universelle de son film durant ces années post-soixante-huit, où la vie et les mœurs sont joyeusement emportés par un vent de liberté et d’utopie.
La jeune Anja a déserté la maison de ses parents, et vit depuis plusieurs jours dans les forêts alentour. Enfant fragile et perturbée, sa fuite du domicile inquiète terriblement Sam qui chaque jour, surveille le paysage afin d’essayer de la surprendre. Le récit se déroule à travers les bois inaccessibles et les roches des montagnes. Dans la vallée escarpée et profonde, Sam traque chaque jour le moindre indice du passage de sa fille en déposant ici ou là quelques victuailles.
Dans sa présence obsédante, le visage tourmenté de Céline Sallette se fond dans la nature, dur, volontaire, fort, semblant presque sculpté, tant il est solide et déterminé. En même temps, il se laisse aller à la douceur d’espérer, se colore de sérénité, un peu comme les versants ensoleillés de la montagne. Anja, en animal traqué, est solitaire et farouche, et face à elle, sa mère se dresse comme un pilier de solidité et d’affection. Le père, très détendu et distant, joue de la guitare et tente une visite manquée avec Anja chez le médecin. Dans la vallée tout le monde discute, se méfie, se plaint des intrusions d’Anja dans les maisons. Beaucoup parlent d’internement ou même d’intervention de la police.
Ce film d’une grande beauté est un face à face psychologique silencieux, intense et violent, entre une mère et son enfant qui perd pied, vacille et se détruit. Sam est probablement l’unique personne capable de comprendre Anja, sensible elle aussi à la Nature, comme à la vulnérabilité féminine dans l’âge troublé de l’adolescence. Elle est là et sera là en permanence, rivée au paysage hanté par sa fille.
On ressent le film sans paroles, l’image seule imprègne la pensée, d’arbres, de branches, de feuilles, de ronces et du visage d’Anja qui furtivement en surgit. Un film sensoriel au point d’y sentir l’odeur de l’écorce humide et la fraîcheur de l’aube. À l’opposé de L’Enfant sauvage de François Truffaut (1), que la société tente d’éduquer, Camille Ponsin laisse libre cours aux mouvements et désirs d’Anja, il la filme telle qu’elle est, une enfant sauvage que sa mère aimante, sous l’œil attentif d’une chouette effraie, va guider sur le chemin de la vie.
Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
1. "L’Enfant sauvage", Jeune Cinéma n°46, avril 1970.
Sauvage. Réal : Camille Ponsin ; sc : C.P. & Jean-Baptiste Delafon ; ph : Thomas Favel ; mont : Aïn Varet ; déc : Arnaud Lucas ; cost : Caroline Spieth. Int : Céline Sallette, Lou Lampros, Bertrand Belin (France, 2025, 101 mn).