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Affaire Abdallah (l’) (2025)
de Pierre Carles
publié le mercredi 8 avril 2026

par Anita Linskog
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle du festival de cinéma méditerranéen de Montpellier, Cinemed 2025

Sortie le mercredi 8 avril 2026


 


Dans son nouveau documentaire, le réalisateur Pierre Carles (1) enquête assidûment sur la détention de Georges Ibrahim Abdallah, ce militant communiste libanais, condamné à perpétuité en 1987 pour complicité d’assassinats, qui a passé plus de quarante ans derrière les barreaux avant d’être libéré le 25 juillet 2025 et de rejoindre sa famille au Liban. Les faits historiques sont les suivants : en 1982, dans le cadre de l’invasion du Liban par Israël, un groupe révolutionnaire communiste assassine à Paris un agent du Mossad et un agent de la CIA. Georges Ibrahim Abdallah est arrêté en 1984 et condamné en 1986 après de fortes pressions sur la justice française (2). Il est devenu ainsi en France le plus ancien prisonnier du conflit israélo-palestinien et le plus ancien détenu politique d’Europe.


 


 


 

Mêlant archives inédites, investigations, témoignages et confrontations avec des personnalités du pouvoir, le réalisateur apporte ainsi une contribution filmique engagée et militante. Gageons que la toute dernière décision de la Cour de Cassation le 1er avril 2026, qui a annulé cette libération conditionnelle, jugeant que la procédure était irrégulière - décision théorique, puisque son client est désormais au Liban depuis neuf mois -, suscite un intérêt accru pour aller voir ce film. Ce documentaire permet de dévoiler non seulement l’injustice dont ce militant a été l’objet, mais également les ressorts peu avouables d’un État inféodé à d’autres puissances. Enfin, le plus vieux prisonnier politique de France enfin libéré, rayonne.


 


 


 

En guise d’introduction, la caméra suit les pas de la députée européenne Rima Hassan au travers des couloirs de la prison de Lannemezan, jusqu’à la cellule de Georges Ibrahim Abdallah. Nous sommes en 2024, un an avant sa libération. Pierre Carles lui a rendu précédemment visite plusieurs fois au parloir, mais il était impossible de le filmer ou de l’enregistrer. C’est dans sa cellule, tapissée de cartes de la Palestine, d’un drapeau du Che Guevara et de piles de livres et essais politiques que débute le documentaire. L’extraordinaire ténacité face à l’adversité, le travail constant, la conviction et le courage résument Georges Ibrahim Abdallah. Son visage irradie une sérénité indestructible. Sa parole est libre.


 


 


 

Immédiatement une question jaillit, pourquoi la France a-elle infligé une telle peine de prison à un jeune combattant communiste, dont finalement aucun élément circonstancié n’a établi la culpabilité, quand bien même il a toujours revendiqué avec son groupe révolutionnaire la nécessité d’actes violents dans un contexte de guerre. L’absence de réponses, l’acharnement des États-Unis contre un homme et ce qu’il symbolise, la vassalité des différents gouvernements français, et enfin la perpétuité réelle appliquée contraire aux règles de la justice, renforcent le caractère de prisonnier politique dans un pays qui se veut une grande démocratie.


 


 


 

Le documentaire ne prétend justement pas faire un contre-procès judiciaire pour palier aux défaillances de la justice française. Pour résumer la thèse à charge de Pierre Carles, Georges Ibrahim Abdallah fut bien membre de l’organisation qui a assassiné les deux espions à Paris, mais pour des raisons mêlant manipulation politique, intérêt diplomatique et amateurisme journalistique, la France lui fit porter le chapeau, et à ses frères résidant au Liban. Du reste, avec un accusé assumant la lutte armée depuis sa geôle, les gouvernements qui se sont succédés depuis des décennies n’ont pas eu vraiment de raisons de chercher à le libérer et de risquer de voir ré-ouvert un dossier qui n’intéresse pas avec son étiquette "terroriste".


 


 


 

Son propos, qui restitue sept années d’enquêtes suite à une demande d’un comité de soutien bordelais à Georges Ibrahim Abdallah, est bien de souligner les contre vérités permanentes, les ingérences répétées des USA sur la justice française, la véritable vassalité d’un pouvoir français pro-atlantisme et l’omerta des grands médias. Autant d’éléments qui ont contribué à étouffer, faire taire, condamner à la mort lente un combattant communiste. D’une simple vidéo de soutien pour demander sa libération, le documentaire à pris une autre dimension face au caractère exceptionnel à la fois des conditions de détention, du traitement de l’affaire par le pouvoir, et l’auto-censure absolue de certains médias. Pour faire face aux difficultés de financement de son film, Pierre Carles a publié en 2024, une bande dessinée (3).


 


 


 

Le réalisateur, accompagné de son équipe, rencontre une série de témoins, d’acteurs clés du dossier et donne à voir des archives inédites. Ainsi le film donne la parole à des journalistes, des magistrats des avocats et des anciens agents de la DST. La plupart des entretiens devant la caméra se sont déroulés avant l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, si bien que la parole restituée apparait plus libre. En effet, le mot "terroriste" est désormais systématiquement apposé aux résistants pro-palestiniens. Mais le plus éclatant reste la confrontation avec les responsables politiques. À la faculté de Droit de Montpellier par exemple, Laurent Fabius, alors président du Conseil constitutionnel, est interrogé par une journaliste de l’équipe à propos du sabotage de la libération d’Abdallah en 2013 par les États-Unis. "Ça ne me dit rien du tout, je n’ai aucun souvenir", répond-t-il. L’ancien président François Hollande ou Éric Dupond-Moretti, alors ministre de la Justice, sont également interpellés en public, car ils ne répondaient pas aux demandes du réalisateur. Invariablement, ils ne se souviennent de rien. L’embarras de ces personnages parle pour eux…


 


 


 

Le film s’achève sur la libération inattendue du prisonnier et son retour triomphal à Beyrouth, et ponctue le documentaire avec une touche heureuse. Contre toute attente, mais sans doute grâce la mobilisation croissante des collectifs de soutien, la juge a estimé qu’il valait mieux le libérer. Le travail de Pierre Carles est indispensable en ce qu’il vient apporter un éclairage réflexif et solide, à l’encontre des idées dominantes, à la fois sur les questions de "terrorisme" et sur celles de "lutte armée".

Anita Linskog
Jeune Cinéma en ligne directe

* Le film a aussi été sélectionné au Festival du film francophone d’Albi, Les Œillades 2025, et au festival Indépendance(s) et création de Auch en 2025.

1. Pierre Carles, né en 1962, site officiel.

2. Georges Ibrahim Abdallah, né en 1951, condamné pour terrorisme, a été arrêté le 24 octobre 1984 et a été libéré le 25 juillet 2025.

3. Pierre Carles et Malo Kerfriden, Dans les oubliettes de la République. Georges Ibrahim Abdallah, Paris, Éd.Delcourt, 2024.


L’Affaire Abdallah. Réal, sc : Pierre Carles ; ph : P.C., Pierre Bourgeois, Olivier Guérin, Philippe Lespinasse & Clara Menais ; mont : Florence Jacquet, Pauline Dairou & Matthieu Parmentier (France, 2025, 101 mn). Documentaire.



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