par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection de la Semaine de la critique à la Berlinale 2024
Sortie le mercredi 8 avril 2026
En 1939, dans la campagne américaine, un couple d’émigrés new-yorkais embauche une jeune domestique au visage scarifié pour qu’elle les aide dans leur maison. Il écrit des romans pulp, elle est une poétesse qui n’écrit plus, la bonne est une fervente catholique. Ils finissent par former un triangle amoureux. Et ce triangle serait banal si ce n’était l’esthétisme poussé auquel recourt Graham Swon. Usant de couleurs, tons et coloris chauds, il entoure la majorité de ses images d’un pourtour sombre évoquant le contour d’un œil-de-bœuf, au travers duquel une lumière tout en halo vient nimber personnages et décors durant le jour, tandis que la nuit tout est fait de clair-obscur et d’ombres. Ainsi, la forme dont est parée l’image, outre qu’elle donne à l’œuvre une allure de conte cinématographique, en évoquant par exemple les illustrations des frères Grimm, confère surtout au film une dimension autoréflexive portant sur la nature du regard du public, placé dans la position d’un voyeur.
Soit une réflexion sur l’ontologie du regard spectatoriel qui se trouve renforcé par le parti pris de l’unité de lieu du récit. Toute l’intrigue, ou presque, se déroule dans ou autour de la maison isolée des protagonistes, comme dans un film d’horreur traditionnel, au cœur de leur espace intime, laissant la ville voisine dans le hors champ. Outre le fait que cela confère le statut de film de genre détourné à An evening song (for three voices), et que cela provoque un sentiment de claustration en plein extérieur, cet isolement dans une maison entourée de bois a aussi pour effet de générer un fort suspense dans la mesure où il est régulièrement mentionné qu’un tueur rôde dans les environs. D’ailleurs, le détachement du couple à ce sujet (fil rouge autour duquel l’auteur construit son film) comme celui de leur domestique, permet, lui, d’accentuer un peu plus l’atmosphère surnaturelle dans laquelle est projeté le public.
Il est maintenant important de préciser que l’immersion du spectateur est facilitée par deux partis pris sonores très importants, dans la mesure où ces deux choix influent considérablement sur le sens du film. En effet, l’auteur use d’abord d’une musique constante, à la fois discrète et envoûtante, tout le long de son récit, venant recouvrir chacune de ses scènes sans discontinuité, pour ensuite y mêler les voix de ses trois personnages en off. Trois voix utiles à parler d’instants non vus, laissés une fois encore dans un hors champ toujours plus forts, mystérieux et ambivalents - jamais on ne saura d’où parlent les personnages - à préciser intentions et sous-entendus avant que les protagonistes eux-mêmes en aient conscience à l’écran (accentuant la nature tragique de l’intrigue) et à dire même parfois ce que les images ne peuvent montrer (par pudeur comme par sens éthique). Associées au flux musical, ces voix enlacent le public pour mieux l’hypnotiser et le mener là où le film le souhaite.
Cette bande-son sert aussi à mettre en scène la complexité intérieure de protagonistes plus tourmentés qu’il n’y parait. Ils ont pour point commun d’être perclus de certitudes témoignant de caractères égocentriques, d’autant plus marqués que les voix off sont distinctes les unes des autres, révélant le fond de leur propriétaire sans jamais supposer ce que l’autre pense, sans collusion, isolant un peu plus chaque personnage bien qu’ils vivent ensemble. Ainsi, cette bande sonore joue d’un contre-pied avec l’image, car elle explicite désunion et solitude là où la première tend à montrer une harmonie allant croissant. Cette ambiguïté se retrouve d’ailleurs dans la nature duale des traits de caractère de personnages pourvus des défauts de leurs qualités et vice versa : le dévouement de la bonne lui permet de se passionner charnellement pour ses patrons, la désillusion snob de la poétesse lui permet d’être lucide et libre, l’indifférence cynique de l’écrivain lui permet de ne voir que la beauté de la servante, pas ses cicatrices.
La crédibilité de cette ambiguïté fonctionne grâce au type de jeux auquel recourent, à égal talent, les trois acteurs de l’œuvre. Chacun d’eux effectue une interprétation basée sur le naturel et la simplicité. En bannissant ainsi le jeu baroque ou outrancier, Graham Swon évite de créer une redite avec la riche complexité esthétique de son film, ce qui lui permet alors d’atteindre un équilibre mélodieux entre ses choix visuels et la psychologie complexe de ses protagonistes. L’ensemble facilite un peu plus l’immersion, tout en générant un rythme atypique, modelé par les temporalités de l’image des personnages et par celle de leur voix intérieure. Le tempo est ensuite géré efficacement via un montage qui recourt à des effets de style non moins marqués que ceux de la lumière. Ces effets étant les fondus enchaînés qui mélangent images et personnages quand les voix off les dissocie, et les plans longs qui, à nouveau, unissent quand la scission est pointée par le son.
Ajoutons que les situations et discussions brassent des sujets tels que l’écriture, l’inspiration, l’éthique, la relation homme / femme et femme / femme, l’impact de la religion sur la psyché, le rapport entre foi et art, le puritanisme patriarcal, le fétichisme, la superficialité bourgeoise, le rapport entre tradition "arriérée" et modernité "inhumaine", et l’on peut affirmer que tout ceci donne au film un sens très politique. Une dimension qui n’est jamais militante ni outrancière, dans la mesure où tous les personnages demeurent complexes et ambigus de bout en bout. An Evening Song (for three voices) est donc une œuvre de cinéma pur, moderne, aussi complète qu’intelligente, et qui évoque, par instant, du David Cronenberg ou David Lynch et à d’autre, et aussi surprenant que cela puisse paraître, du Terrence Malick. Il s’agit là d’un des jalons de l’œuvre en construction d’un authentique artiste, le film est donc à voir absolument, en salle, et son auteur à encourager de tout cœur.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
* Le film a également été sélectionné au FID Marseille 2023 et au festival Entrevues 2024 de Belfort.
An Evening Song (for three voices). Réal, sc ; mont : Graham Swon ; ph : Barton Cortright ; mu : Rachel Evans ; déc & cost : Rae Swon. Int : Deragh Campbell, Hannah Gross
Peter Vack, Neil Brooks Cunningham (USA, 2023, 86 mn).