Rencontre avec Alexander Kluge
À propos de Der grosse Verhau (1971)
Jeune Cinéma n°67, décembre 1972
Florian Hopf : Comment se présente donc cette société de l’an 2034 ?
Alexander Kluge : C’est une société de spoliation. Les travailleurs devenus de petits exploitants jouent un rôle de pionniers pour le développement des monopoles. Ils défrichent comme des sauvages. S’ils réussissent, ils sont achetés. Les risques pour les nombreux échecs qui précèdent la réussite restent à leur charge. Donc quoi qu’il arrive, ils sont perdants.
F.H. : Sur quelles expériences repose votre film ?
A.K. : Des expériences sur la technique en l’an 2034, je n’en ai pas davantage que Wernher von Braun (1). Mais je peux développer un "modèle" de société. Il n’est pas sûr que ce modèle existera en 2034. L’évolution peut être tout autre, par exemple celle que prévoit Mao Zedong (1893-1976). Mais si la "société industrielle évoluée" existe encore, alors elle connaîtra et elle accentuera encore la contradiction entre la petite entreprise et les monopoles super organisés. Autrement dit, nous avons déjà des expériences de cette société.
Évidemment les aptitudes créatrices, les hommes concrets, échappent à cette domination forcée. C’est-à-dire que la vie véritable continue en dessous des lois prescrites par l’économie. Que l’histoire du monde se répète indéfiniment n’est qu’une apparence. En réalité, elle se renouvelle souterrainement sans relâche. L’image extérieure est paradoxale. Quand le monopole mondial (dans des conditions anarchiques de production) a parachevé son développement, ce n’est pas à l’ordre, mais à la guerre civile, qu’il aboutit. Cf. Bertolt Brecht, dans Propos d’exil (2).
F.H. : Mais ce processus, à vrai dire, on ne peut pas le voir.
A.K. : Notre expérience sensorielle est toujours celle d’homme isolé. Mais nous sommes dirigés, ou nous nous laissons diriger, par une expérience qui est collectivement produite par tous les hommes. Pour cela l’œil ne compte pas, serait-ce le regard de l’humanité. Mais elle peut saisir la totalité de la société et l’essentiel qui décide de nous. La médiation entre l’expérience directe, sensible, qui est la seule que nous ayons, et l’expérience sociale, qui est celle dont nous avons besoin, est le thème précisément actuel de la production esthétique d’aujourd’hui qu’on peut définir comme l’expérience humaine organisée.
F.H. : Dans ce rapport, comment se comportent les Sterr dans votre film ? Ils ne relèvent ni de la petite entreprise, ni de la dépendance du monopole, ils vagabondent à leurs risques et périls pour exploiter des surplus industriels. Ils savent bien qu’il y a quelque part une puissance et ils y échappent. Ainsi ils restent isolés des autres hommes, quand bien même ils les pillent, abattent leurs vaisseaux, les exploitent. Et puis tout d’un coup, voilà que pour une raison ou une autre ils sont arrêtés, ils ne s’étonnent pas, mais veillent encore à se sortir de là...
A.K. : Effectivement ce que vous dites là est le mode de vie réel de la plupart des hommes, pour autant qu’ils puissent décider de ce qu’ils veulent faire. La possibilité d’en décider était dans le Far West sauvage, et sera dans le Cosmos plus grande que chez nous. Mais ce mode de vie réel ne se transforme pas en expérience, parce qu’il est en contradiction avec l’espoir que la vie puisse avoir un sens. L’activité anarchique des Sterr s’accompagne donc de théories de grande envolée. Comment un jour ils pourront tout à fait cesser de travailler, ce qu’ils feront de tout leur butin, combien leur activité est utile - "La valeur doit toujours revenir à la valeur" -, que l’accumulation de propriété n’est aucunement cela seulement mais accumulation d’anti-misère, d’anti-labeur, d’anti-ignorance.
F. H. : Est-ce que le plaisir existe aussi dans le système ?
A.K. : Des plaisirs très nombreux : le principal est d’échapper au système, ce que les Sterr réalisent avec un succès appréciable. Saisir sa proie, organiser, avoir des idées, vivre, déranger, leur est plaisir. Ce n’est pas un plaisir de participer au pouvoir dans les grands centres du pouvoir. Pas un plaisir non plus la petite monnaie de joie de vivre - 14 jours de congé après 9 mois de frustration dans l’étroite cabine du vaisseau spatial. La vie ne se laisse pas donner et reprendre. Quand la vie n’est pas liée au plaisir de manière continue, le pilote Douglas n’en veut plus. Et alors il trouve plaisir à descendre un cargo avec son canon de bord. Et ça lui plaît vraisemblablement aussi que sa firme, qui l’enferme dans cette cabine étroite, doive payer les dommages.
F.H. : Dans votre film, il y a, plutôt qu’une histoire, une situation.
A.K. : Une échelle dans un terrain de jeux pour enfants n’a pas non plus d’action. Elle est une occasion pour l’exercice physique. On pourrait utiliser le film de manière à ce que l’imagination se meuve en lui, que l’expérience de chacun puisse se reconnaître dans ses situations. Et ce serait bien le rôle d’un film de science-fiction qui échappe aux frontières imposées par la réalité à notre imagination. C’est bien pourquoi le film n’invite pas le spectateur à prendre parti, à se décider, à porter un jugement moral - tout cela, comme spectateur il ne le peut absolument pas -, mais il doit avec l’aide du film enrichir sa propre expérience.
Propos recueilis par Florian Hopf
Berlin, 1971
Jeune Cinéma n°67, décembre 1972
* Cf. aussi "Der grosse Verhau," Jeune Cinéma n°67, décembre 1972-janvier 1973.
1. Wernher Magnus Maximilian Freiherr von Braun (1912-1977) est un ingénieur allemand puis américain, est un pionnier de l’astronautique, connu pour son rôle dans le développement de la fusée.
2. Bertolt Brecht (1898-1956), a écrit (Flüchtlingsgespräche,) en 1941, quand il était en exil en Finlande. Le texte a été publié à Berlin chez Suhrkamp Verlag en 1961, puis en français, Dialogues d’exilés, traduction de Jean Baudrillard & Gilbert Badia, Paris, L’Arche en 1972. Dans ce texte, B.B dit : "Le passeport est la partie la plus noble de l’homme. D’ailleurs un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable : Un passeport, jamais. Aussi reconnait-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande soit elle, n’est pas forcément reconnue". Dans Der grosse Verhau, Vincent et Marie Sterr fabriquent des faux passeports.
Der grosse Verhau. Réal : Alexander Kluge ; sc : A.K., Paul Sweezy et Paul A. Baran d’après Le Capital monopoliste, un essai sur la société industrielle américaine (1966) ; ph : Thomas Mauch ; Alfred Tichawsky ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus & Maximiliane Mainka. Int : Vinzenz Sterr, Maria Sterr, Sigi Graue, Henrike Fürst, Hayo von Zuendt, Sylvia Forsthofer, Hark Bohm (RFA, 1971, 86 mn).