Le long métrage de Mikio Naruse ne contient pas de véritable trame narrative. La caméra suit quelques jours durant la vie de Yukiko (Kinuyo Tanaka) (1), mère célibataire et de son fils Haruo, âgé de 8 ans environ. Le lieu est Ginza, comme l’indique le titre, quartier des plaisirs à Tokyo, en 1950, au moment du tournage. En ce sens, le film relève du documentaire et s’inscrit dans le droit fil du cinéma d’après-guerre et particulièrement du néoréalisme italien.
Autre point commun, la présence d’enfants protagonistes, thème déjà privilégié par Yazujirō Ozu, dont Gosses de Tokyo (1937) (2). La trilogie rossellinienne Rome, ville ouverte (1945), Païsa (1946) et Allemagne année zéro (1948) nous avait habitués à voir des enfants dans les décombres laissés par les bombardements. Or, dans Ginza Cosmetics, nulle trace de ruines n’est visible. La misère se situe ailleurs. Tokyo est vue comme une cité déjà reconstruite. Le trafic y est dense, des foules de piétons se hâtent vers le métro. Inversement, un visiteur venu de la province pour ses affaires souhaite en avoir un aperçu touristique. De nuit, Ginza brille de tous ses feux. La ville a donc un passé et un présent.
Autre différence de taille avec une vision néoréaliste : les militaires américains restent hors champ. De 1945 à 1952, dans la première phase de l’occupation américaine, la censure était sévère. Les compagnies cinématographiques japonaises s’y soumettaient, évitant de montrer des GI, soit de manière flatteuse, ce qui aurait pu être pris pour de la propagande, soit de façon critique, ce qui aurait exposé le film à la censure. Mikio Naruse choisit ici de rendre invisible l’occupation américaine, le film fonctionnant comme une succession de non-dits. Au contraire, dans Nuages flottants (1955) (3), la législation s’étant assouplie, le réalisateur fait intervenir un GI, qui se charge matériellement et affectivement de l’héroïne.
Yukiko gagne sa vie au bar "Le Bel Ami", qui appartient à Satchiko, surnommée "Madame" (Kiyoko Tsuji). Yukiko n’est ni serveuse, ni geisha, mais hôtesse. Très digne, elle porte le kimono traditionnel. Une des premières scènes nous la montre ajustant son savant chignon devant son miroir. Elle s’assied à côté des clients, mais ne tolère aucun geste déplacé. Elle encourage les clients, les écoute, veille, tant bien que mal, à ce qu’ils paient. Lorsque l’un d’entre eux disparaît, c’est à elle de régler la note.
Ayant dépassé la trentaine, elle exerce une certaine autorité vis-à-vis des employées plus jeunes, un peu délurées, toutes avec les cheveux courts et vêtues à l’occidentale. Tout ce monde fume. Parmi les agréments du bar, la présence de musiciens ambulants qui jouent de l’accordéon ou de la guitare. Détail étonnant : une fillette d’à peine 10 ans qui chante d’une voix d’homme (elle n’est pas créditée au générique). Yukiko sert de bras droit à Madame, laquelle, au cours du récit, lui demandera son aide pour sauver le bar, menacé de faillite.
Mikio Naruse montre une masculinité japonaise faible ou opportuniste. À commencer par le géniteur d’Haruo, marié et père par ailleurs, qui ne rend visite à Yukiko que pour lui demander de l’argent. Les hommes qui fréquentent "Le Bel Ami" sont généralement des alcooliques ou des traîne-misère. Les riches, car il y en a déjà quelques-uns, entendent disposer de leur pouvoir pour instaurer une hiérarchie. Vis-à-vis des femmes notamment, auxquelles ils font miroiter monts et merveilles, usant de méthodes brutales le cas échéant. Yukiko, en quête de fonds pour sauver l’établissement, se retrouve séquestrée dans un hangar, aux prises avec un tel butor.
Alors que les hommes apparaissent comme destructeurs, les femmes maintiennent un tissu social cohérent, des rapports de solidarité et de bonnes relations de voisinage. À cela s’ajoute une certaine insouciance et une relative joie de vivre au "Bel ami". Seule, Yukiko est secrète et mélancolique. Elle sourit peu. Cette distance énigmatique fait la profondeur et le charme du personnage. Remet-elle en cause pour autant l’ordre établi ? Dans les conseils qu’elle prodigue à ses cadettes, il y a toujours la quête "d’un bon mari, car notre métier ne peut plus s’exercer après 40 ans". Pourtant, dans des vicissitudes que l’on devine, elle n’a jamais pu compter que sur elle-même.
Et il y a Haruo. Le bambin circule librement dans Ginza. Curieux de tout, il en explore tous les coins et recoins. On le voit aller à l’école avec les enfants de son âge, mais la plupart du temps, il est solitaire, il ne joue pas avec eux. Il ne suit pas, comme les autres gamins, un petit théâtre de marionnettes ambulant. Déjà autonome, il se rend au restaurant que fréquente sa mère et demande une soupe aux nouilles. Le soir, il déroule son futon et s’endort. Auparavant, on l’a vu lisant ses livres ou répétant des chansons. Cependant, il pleure lorsqu’il apprend que sa mère ne l’accompagnera pas au zoo. Et sanglote quand celle-ci le gronde en public parce qu’il a disparu, remplaçant la visite du zoo par une partie de pêche improvisée. Si Mikio Naruse réserve les gros plans aux visages féminins, les travellings accompagnent les infatigables rondes de l’enfant qui impriment leur rythmique au film.
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
1. "Kinuyo Tanaka", Jeune Cinéma n°408-409, été 2021.
2. "Gosses de Tokyo I", Jeune Cinéma n°131, décembre 1980 ; "Gosses de Tokyo II", Jeune Cinéma en ligne directe.
3. "Nuages flottants", Jeune Cinéma en ligne directe.
Ginza Cosmetics (Ginza kesho) aka Le Fard de Ginza. Réal : Mikio Naruse ; sc : Matsuo Kishi, d’après Tomoivhiro Inoue ; ph : Akira Mimura ; mont : Hidetoshi Kono ; mu : Seiichi Suzuk. Int : Kinuyo Tanaka, Yoshihito Nishibuko, Ranko Hanai, Kyoko Kagawa (Japon, 1951, 87 mn).