par Philippe Roger
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
Sélection du Festival international du film de Rotterdam 2025
Sortie le mercredi 15 avril 2026
Avec son dernier film, Jaime Rosales franchit un nouveau seuil dans son aventure créatrice. Il atteint ce qu’on peut nommer un classicisme de la plénitude, en réussissant à intégrer dans une seule œuvre ses multiples aspirations. C’est à un libre parcours dans un monde poétique subtil, d’une intensité aussi présente que discrète, qu’invite son Morlaix. Ce qui est admirable est que cette vibration, à quoi l’on reconnaît les œuvres vivantes, passe en premier lieu par le langage cinématographique. Cette attention à la forme est devenue si rare de nos jours qu’elle mérite d’être signalée.
D’abord, le film fait dialoguer supports et formats. Selon les moments du drame qui se joue sous nos yeux, vont alterner 35 et 16 millimètres, pureté du scope noir & blanc et rugosité du standard couleur. Le film questionne également l’expérience du temps de projection, jouant parfois du rapport du mouvement à la fixité, le déroulement pouvant se trouver ponctué de brefs arrêts photographiques, ménageant à l’inverse des accélérations fugaces par de légers accès où l’instant s’emballe, l’espace d’un plan.
Par la jointure d’un montage inventif, le film s’autorise des ellipses qui peuvent aller de l’infiniment petit (l’à peine perçu) à l’infiniment grand (jusqu’à deux décennies), et se joue des espaces comme des temps. Plus renversant, le film se libère des conventions narratives pour concevoir un récit qui se renouvelle en ne s’autorisant que de lui-même. Il faut remonter au dernier Luis Buñuel français, celui des années soixante-dix, pour retrouver une telle apparente désinvolture qui emboîte les histoires sans souci de justification.
Au cinéma de la ville de Morlaix, la bande d’amis va assister à la projection d’une fiction qui se nomme Morlaix, comme le film auquel nous assistons, un film dont les protagonistes semblent ces mêmes personnages, sans qu’ils se reconnaissent pour autant. Ils vont, après projection, échanger sur l’épilogue tragique à la Vertigo du film dans le film, sans qu’on sache qu’à l’autre bout du film de Jaime Rosales sera projeté de nouveau le Morlaix des adolescents, sauf que ce ne sera plus exactement le même film en dépit des apparences, vraiment pas : dialogues et formats seront variés, surtout l’épilogue se révèlera inversé. Quel plaisir de voir ainsi un créateur en liberté, un cinéaste qui se risque à toutes les audaces, les vraies, celles du langage de son art. Et ce parcours n’est en rien formaliste, car durant ses deux heures, Jaime Rosales s’affronte aux questions essentielles, vie et mort, celles qui rythment au plus profond toute existence. Sous l’apparence d’un chemin de traverse entre Robert Bresson, Jean-Luc Godard et Éric Rohmer, c’est à une quête spirituelle et morale que l’on se trouve convié.
Les comédiens sont justes, les jeunes, Aminthe Audiard et Samuel Kircher (ainsi que les non-professionnels avec lesquels ils échangent), et les adultes comme Mélanie Thierry et Alex Brendemühl - mention particulière à Arnaud Stephan. C’est aussi que Jaime Rosales innove dans sa direction d’acteurs, qui se fraie avec intelligence un chemin entre réalisme et stylisation. Dans toute grande œuvre - et Morlaix en est une -, des instants de grâce continuent à infuser longtemps après la projection. On peut en relever deux, que rapprochent leurs silences essentiels : dans le miroir d’une salle de bain, Gwen s’observe mettant puis ôtant une perruque brune ; dans la lande déserte, Jean-Luc croise un arbre calciné et s’appuie à son tronc tendu vers le ciel. Deux rencontres métaphysiques indélébiles.
Philippe Roger
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
Morlaix. Réal : Jaime Rosales ; sc : J.R., Fanny Burdino, Samuel Doux, & Delphine Gleize ; ph : Javier Ruiz-Gomez ; mont : Mariona Solé Altimira ; mu : Leonor Rosales March. Int : Aminthe Audiard, Mélanie Thierry, Samuel Kircher, Alex Brendemühl, Balthazar Deville, Alexis Keruzore (France, 2024, 124 mn).