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World is Full of Secrets (the) (2018)
de Graham Swon
publié le mercredi 8 avril 2026

par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle En compétition du festival Entrevues de Belfort 2018

Sortie le mercredi 8 avril 2026


 


Une vieille dame raconte la soirée de 1996 à laquelle elle a participé dans sa jeunesse, avec quatre de ses amies, dans la maison cossue de l’une d’elles. Au cours de la nuit, les cinq adolescentes content chacune une histoire "qui fait peur", sans savoir que, comme le précise la narratrice, elles s’apprêtent à vivre un drame de même nature. Basé ainsi sur une mise en abîme montrant une conteuse d’histoire se souvenant de conteuses d’histoires racontant elles-mêmes des histoires, le premier trait saillant de The World is full of secrets consiste à porter par sa forme même une profonde dimension autoréflexive, qui influe autant sur le sens à donner au film qu’elle lui permet d’être immersif.


 

Le premier parti pris esthétique de Graham Swon consiste ensuite à assumer la subjectivité de son récit en le rendant inégal. Soumis à la mémoire de la narratrice principale, les moments de cette soirée, comme les cinq histoires, sont tantôt parcellaires tantôt précis. Cette inégalité de traitement donne au film un rythme surprenant. De ce premier choix découle le second : une épure du nombre de plans, tous fixes et serrés, dans lesquels espaces et personnages ne sont jamais entiers. Cela forge un sentiment d’inquiétante étrangeté dans la mesure où les cadres réduisent volontairement la quantité d’informations qui devrait être donnée intégralement par l’image. Ce qui frustre intelligemment le public et renforce l’aspect fragmentaire, labyrinthique, d’une œuvre qui représente dès lors, symboliquement, les méandres d’une mémoire usée par le temps. Le troisième parti pris auquel recourt l’auteur est l’usage de plans séquences, notamment durant deux scènes au cours desquelles deux des jeunes filles racontent leur histoire (celles dont la témoin se souvient le mieux). Des scènes qui, par leur durée, mettent à l’épreuve aussi bien les spectateurs et les actrices, qui content toutes deux leurs récits de près de 20 minutes, en gros plans, de façon naturelle, tout en faisant poindre des sentiments contradictoires vis-à-vis de leur histoire sordide. Au point que, par leur talent, ces interprètes parviennent, malgré la rigidité du cadre, à amener une belle dose de subtilité et de complexité à leurs personnages. Le film montre ainsi que, plus que l’histoire que l’on choisit de raconter, c’est surtout la façon dont on la récite qui importe.


 


 


 

Pour revenir sur lesdites histoires, elles ne sont pas tant glauques du fait de leur sujet : la torture de chrétiens de l’Empire romain, un meurtre satanique teinté de jalousies, que par le fait qu’il s’agisse d’histoires vraies. L’un dans l’autre, ces récits viennent chatouiller l’imaginaire du spectateur dans la mesure où aucun d’eux n’est mis en scène autrement que par la parole des jeunes narratrices. Un procédé qui permet à l’auteur d’amener son public, non seulement à imaginer ce qui aurait été insoutenable à regarder, mais surtout à supposer et percevoir, par effet miroir, ce qu’il va advenir aux cinq héroïnes. Des suppositions alimentées, dans le même temps, par quelques événements fantastiques éphémères qui se manifestent dans de rares scènes, accentuant ainsi l’atmosphère ésotérique du film. Ainsi, et c’est ce qui en fait l’un des plus grands attraits, The World is full of secrets use de fils scénaristique usé jusqu’à la corde, à la limite du cliché, pour amener l’angoisse et l’horreur, la répulsion et la claustrophobie, par la parole et l’imagination, jamais par la frontalité. Ce faisant, l’auteur capitalise sur les connaissances cinéphiliques de son audience - elles sont utiles à guider sans recourir au didactisme -, tout en créant un film de cinéma très pur. Une pureté elle-même renforcée, d’abord, par le format d’image employé, qui cloisonne un peu plus l’espace pourtant large dans lequel évolue les protagonistes, ensuite, par la lumière douce émanant de bougies, une fois la nuit tombée, qui contraste violemment avec l’obscurité des histoires narrées. L’aspect visuel de l’œuvre qui, de ce point de vue, prend l’aspect d’une fable est renforcé par deux partis pris sonores. Le premier est l’usage de musiques d’ambiance constantes venant recouvrir une bonne partie des séquences, notamment au cours des deux longues histoires.


 


 


 

Les partitions jouent là aussi du contre-pied en agrémentant les récits d’une tonalité ironique et ambiguë, contribuant ainsi à la caractérisation des conteuses. Le second est le recours à un mixage qui renforce certains détails sonores du plan normalement inaudibles, comme le bruit de la salive au coin des lèvres. Ces bruits rapprochent le public des narratrices à l’écran, au point de lui donner une sensation d’écrasement. Le tout est utile pour parachever l’immersion, malmener le spectateur et discuter de l’impact d’une histoire dite avec conviction. Qui plus est, cette caractérisation particulière des personnages enrichit le film d’une complexité sociale et psychologique. Ce qui permet une forte empathie à l’égard des jeunes femmes, qui se voit renforcée par certains propos de la voix off fatalistes. Une voix qui crée ainsi, du même coup, une puissante ironie dramatique. D’autant plus que la vieille narratrice parle depuis un futur antérieur vis-à-vis du public même, dans la mesure où le timbre de sa voix la rend plus âgée que si elle évoquait la période de 1996 depuis 2018. Ce procédé permet d’aborder subtilement des sujets complexes et aujourd’hui intimidants, tels que l’engagement religieux ou le féminisme, avec une facilité déconcertante.


 


 


 

Le montage du film, enfin, parce qu’il use intelligemment d’une figure de style forte à certains instants cruciaux : le fondu enchaîné mélangeant les images avec onctuosité, et sait se faire lent pour donner vie à un rythme hypnotique, contribue directement à la réussite du premier chef-d’œuvre d’un authentique auteur moderne. C’est le cinéma de Ingmar Bergman période Persona (1966) qui rencontre celui de Wes Craven, tout en s’associant à du John Cassavetes. The World is full of secrets est aussi radicalement fougueux qu’autoréflexif, intelligemment passionné qu’éprouvant. C’est un film qui, par des choix audacieux, ne pourra laisser indifférent : soit il sera adoré, soit il sera détesté. Mais dans tous les cas, il faudra aller le voir pour se faire une idée.

Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe


The World is Full of Secrets. Réal, sc : Graham Swon ; ph : Barton Cortright ; mont : Graham Swon ; mu : Rae Swon. Int : Elena Burger, Dennise Gregory, Ayla Guttman, Alexa Niziak, Samuel Shapiro, Peggy Steffans (USA, 2018, 98 mn).



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