par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°119, juin 1979
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1979
Prix du meilleur second rôle à Eva Mattes.
Sorties les mercredis 5 mars 1980 et 22 avril 2026
On imagine ce qui a fasciné Werner Herzog dans l’histoire du soldat Woyzeck, soumis à la persécution de son capitaine et d’un docteur sadique, et qui croit tuer sa souffrance en tuant sa femme.
Woyzek subit les discours philosophiques du capitaine, se fait tâter, moquer, manipuler comme un cadavre sur la table de dissection. Il devient un automate. Et ce personnage nous est depuis longtemps familier : c’est Bruno S..., humilié par les truands de Berlin (1), ou Gaspard, désarmé devant les conventions sociales qu’il ignore (2). Les deux persécuteurs, le capitaine qui pérore, le docteur qui fait de sa science un outil de torture, incarnent ce que Werner Herzog hait : le rationalisme dégradé en philistinisme. Et même cette névrose de Woyzeck saisi de peur au crépuscule, fait écho au vertige où sombrent le prophète de Cœur de verre, ou la femme de Nosferatu (3). Le personnage de Georg Büchner (4), comme les humiliés de Werner Herzog, n’a pas accès au langage ni à la conscience, enfoui dans une douleur qu’il ne peut écarter en se la représentant.
Ce qu’on imaginait mal, en revanche, c’est que le flamboyant cinéaste se dépouillerait de sa richesse visuelle, que son super-acteur Klaus Kinski renoncerait à sa rhétorique gestuelle pour restituer dans sa rigueur l’univers du poète. Si bien qu’on n’a rien à voir dans le film qui ne soit dans la pièce. Un sous-titre - une petite ville au bord d’un étang calme -, un flash sur les belles arcades moraves de Telč : deux plans pour situer et dater l’action. On ne revoit plus de la ville que des fragments servant de signes.
Une chambre, Woyzeck rase son capitaine. Une auberge, l’officier rosse Woyzeck. Trois marches, Marie chante pour les enfants avant d’être sacrifiée... Rien qui vienne dilater l’espace, ou diluer la tension, aucun pittoresque, même pas un symbole. Werner Herzog s’en est allé sur la pointe des pieds et laisse place au drame. Lui qui pouvait transformer un documentaire en opéra, avec chevauchées de nuages et angoisse métaphysique, filme ici une action qu’on pourrait représenter sur un petit théâtre nu, sur un ring éclairé. L’histoire du soldat persécuté qui croit, en tuant la mariée, faire acte d’homme libre. Quand Woyzeck disparaît du champ, on ne sait pas s’il va se tuer, se sauver, ou tuer encore. Et le drame s’éloigne, commenté par un autre sous-titre, "Un bon, un vrai, un beau meurtre qui comble les plus exigeants". Ce sont les discours des hommes de science et de police qui regardent le cadavre.
"Le moindre frémissement de souffrance, se montrerait-il seulement dans un atome, bouleverse l’univers de haut en bas". Cette phrase de La Mort de Danton (5) peut définir ce que nous aimons dans l’œuvre de Werner Herzog. Après Woyzeck, on voudrait voir enfin le film qu’il a consacré aux aveugles et sourds, Au pays du silence et de l’obscurité (6).
Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°119, juin 1979
1. "La Ballade de Bruno," Jeune Cinéma n°107, décembre 1977.
2. "L’Énigme de Kaspar Hauser", Jeune Cinéma n°88, juillet-août 1975.
3. "Cœur de verre", Jeune Cinéma n°101, mars 1977 ; Nosferatu, fantôme de la nuit, Jeune Cinéma n°116, février 1979.
4. Woyzeck est une pièce de théâtre de Georg Büchner (1813-1837).
Écrite en 1836, elle est restée inachevée à cause de sa mort, à 23 ans.
5. La Mort de Danton (Dantons Tod) de Georg Büchner (1835).
6. "Au pays du silence et de l’obscurité", Jeune Cinéma n°126, avril-mai 1980.
Woyzeck. Réal, sc : Werner Herzog, d’après des fragments scéniques de Georg Buchner ; ph : Jörg Schmidt-Reitwein ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus ; déc : Henning von Gierke ; cost : Gisela Storch. Int : Klaus Kinski, Eva Mattes, Wolfgang Reichmann, Willy Semmelrogge (Allemagne, 1979, 80 mn).