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Au pays du silence et de l’obscurité (1971)
de Werner Herzog
publié le mercredi 22 avril 2026

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°126, avril-mai 1980

Sélection de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 1972

Sorties les mercredis 19 mars 1980 et 22 avril 2026


 


Werner Herzog a imposé la sortie simultanée de Woyzeck (1) et de Au pays du silence et de l’obscurité. Ceci explique que Woyzeck sorte si tard après la révélation de Cannes et permet de voir un film enfoui dans l’oubli depuis près de dix ans. Il s’agit d’un documentaire en 16 mm, consacré aux aveugles-sourds, et qui témoigne mieux que les grands films de prestige comme Nosferatu (2) de la relation qui lie Werner Herzog aux hommes et femmes les plus démunis. Il s’enfonce, de cercle en cercle, dans l’enfer des infirmes, guidé par une femme, Fini Straubinger, elle-même aveugle et sourde.


 


 


 

Elle parle, d’une voix étrange, sèche et brisée, dirigée par les muscles et non contrôlée par l’oreille, une voix fixée pour toujours. Elle parle de son enfance remuante, de la chute vécue à 6 ans, comme une bêtise parmi d’autres, de la perte de la vue à 15 ans, suivie à 30 ans de la surdité. Et les souvenirs sont illustrés par Werner Herzog de quelques photos de famille : petite fille aux joues rondes, adolescente triste, femme.


 


 


 

Deux plans brefs signent le film : des nuages filmés en accéléré, un skieur filmé en plein vol. À partir de là, la caméra ne nous donne à voir que les visages des aveugles et les mains qui se parlent, les corps des aveugles qui s’orientent dans l’espace avec une maîtrise étonnante. Très vite, comme le devenait le Herman de Johan Van der Keuken (3), Fini Straubinger devient sujet du film, entraînant le réalisateur et son caméraman chez d’autres infirmes. Certains sont devenus muets, d’autres enfouis dans l’hébétude après des années d’abandon. Mme X., enfermée chez les folles faute de mieux, un garçon de 22 ans qui n’a que ses griffes pour reconnaître une présence. Un paysan de 50 ans que sa vieille mère a emmené à l’asile de vieillards avec elle. Celui-là pouvait parler en suivant les mots sur les lèvres, il est devenu aveugle et abandonné par les siens s’est réfugié chez les bêtes de l’étable. Très vite, l’impression de regarder des monstres disparaît avec l’horreur.


 


 


 

On a pénétré dans un ailleurs où la vie se manifeste et parfois du bonheur très intense. Ce sont des manifestations d’éveil que Werner Herzog a pu surprendre. Quelque chose bouge sur le visage de Mme X. lorsque Fini Straubinger lui fait palper sa montre, le garçon au visage mongolien enveloppe un transistor d’un mouvement maternel, sans doute la perception d’une musique réduite aux vibrations. Le paysan reste insensible à ses efforts alors qu’elle l’accompagne avec sa vieille mère dans le jardin de l’asile. Il s’en va et revient lentement vers la maison.


 


 


 

Une feuille frôlée, une branche entraînée : le paysan s’arrête, s’approche doucement de l’arbre, s’accole au tronc et ouvre les bras pour explorer la fourche et palper les branches. La caméra s’approche et fixe l’image de l’homme de dos avec ses bras tendus. On pourrait ainsi adorer le soleil ou épouser le corps de sa mère. Au pays du silence et de l’obscurité date de 1971, juste avant Aguirre, en 1972 (4), juste après Les nains ont commencé petits (5). Il n’y a ici ni dérision ni fascination pour les surhommes, seulement une grande attention et un grand respect.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°126, avril-mai 1980

* Le film avait déjà été sélectionné au Festival international de Mannheim-Heidelberg en octobre 1971, et y avait reçu du Prix du Meilleur Film.

1. "Woyzeck", Jeune Cinéma n°119, juin 1979.

2. "Nosferatu, fantôme de la nuit", Jeune Cinéma n°116, février 1979.

3. L’Enfant aveugle (Blind Kind) de Johan van der Keuken (1964). Pendant le tournage de ce court métrage, il a rencontré Herman Slobbe, qui est devenu le personnage d’un second court métrage sur le sujet, L’Enfant aveugle 2 (Herman Slobbe), en 1966.

4. "Aguirre, la colère de Dieu", Jeune Cinéma n°72, été 1973.

5. "Les nains aussi ont commencé petits", Jeune Cinéma n°81, septembre 1974.


Au pays du silence et de l’obscurité (Lan des Schweigens und der Dunkeiheit). Réal, sc : Werner Herzog ; ph : Jörg Schmidt-Reitwein ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus ; mu : Johann Sebastian Bach et Antonio Vivaldi. Avec Fini Straubinger, Resi Mittermeier, M. Baaske, Elsa Fehrer, Heinrich Fleischmann, Rolf Illig, Vladimir Kokol (Allemagne, 1971, 85 mn). Documentaire.



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