Le dernier film muet de Harold Lloyd fut longtemps inconnu en Europe. En 1968, Raymond Borde avouait dans son ouvrage sur l’acteur ne pas avoir vu le film (1), ni The Kid Brother, (2), aucune copie de ces films n’étant visible dans les cinémathèques en France à cette époque. Speedy est pourtant un film remarquable, qui n’est pas une redite des films précédents : il témoigne de l’énergie et du rythme propres au cinéma de l’acteur et il est aussi un extraordinaire document sur New York à la fin des années vingt.
Harold, surnommé Speedy, est un jeune homme plein d’énergie mais dispersé, incapable de garder un job bien longtemps et obnubilé par les paris sur les matchs de baseball. Il fréquente la jolie Jane (Ann Christy), dont le grand-père Pop Dillon (Bert Woodruff) est propriétaire de la dernière ligne de tramway à cheval de New York, cheminant dans un quartier calme et dont l’unique voiture est fréquentée par les habitués du coin. Cette petite ligne fait figure d’antiquité mais elle est convoitée par les grandes compagnies qui voudraient en reprendre la concession et font pression sur Pop pour lui racheter à vil prix, ce qu’il refuse avec dédain.
Alors qu’il ne reste plus que quelques jours pour renouveler cette concession en apportant la preuve qu’elle est toujours bien en activité, des malfrats à la solde d’une grosse compagnie volent le tramway et son vieux cheval. Mobilisation de tout le quartier et prise en main du problème par Speedy, qui va remuer ciel et terre pour rétablir la situation et que justice soit faite. Le film se construit dans ce double mouvement propre aux films de Harold Lloyd, celui de l’idylle entre Jane et Speedy, et celui d’une mission à accomplir d’urgence et qui va transcender notre héros.
Parcouru de moments saisis dans l’agitation de la ville, dans les rues grouillantes de monde de Manhattan, ou au Luna Park de Coney Island où le couple passe un dimanche, le film insère ses actions dans une réalité documentaire, devenue aujourd’hui un témoignage sur New York, alors en pleine transition, entre capitalisme débridé et survivances des idéaux et vieux principes ayant construit l’Amérique. Les scènes tournées en studio sont finalement assez peu nombreuses comparées à celles mises en scène en pleine rue. Les gags s’enchaînent lors des courses-poursuites, dont la dernière, fameuse, rappelle celle qui finissait déjà Girl Shy (Ça t’la coupe) en 1924, alors que Harold Lloyd devait arriver à temps pour interrompre le mariage de sa belle avec un imposteur et qu’il employait pour cela tous les moyens de transport possibles et imaginables se trouvant sur son chemin.
Speedy se met en quête du tramway volé, le retrouve et finit par le rapporter à Pop Dillon avant l’échéance fatidique. Cette longue séquence donne lieu à des prouesses techniques et des exploits physiques ahurissants dans les rues encombrées de la ville. On sait que Harold Lloyd avait été victime d’un accident en 1919 qui lui fit perdre plusieurs doigts de la main droite, recouverte depuis, le plus souvent, d’une prothèse ou de gants lors des tournages. De ce point de vue, tous ses films des années vingt sont autant de véritables exploits.
Harold Lloyd tenta de poursuivre son personnage "d’homme aux lunettes d’écaille" dans ses films du début du cinéma parlant, à partir de Welcome Danger (Quel phénomène) en 1929, puis persista jusqu’à la fin des années trente. Mais, s’il ne fut pas radicalement victime du parlant comme Buster Keaton ou Harry Langdon qui mirent fin à leur personnage, le ralentissement des films dû aux dialogues et aux prises de son tua l’énergie des films muets, particulièrement ceux issus des slapsticks, sauf pour Charlie Chaplin qui inventa sa voie très personnelle en mêlant muet et parlant. Mais le rire franc et absolu de l’école burlesque américaine avait disparu.
Francis Guermann
Jeune Cinéma n°423, mai 2026
1. Raymond Borde, Harold Lloyd, revue Premier Plan n° 49, Lyon, Serdoc, 1968.
2. "The Kid Brother", Jeune Cinéma n°443, mai 2026.
En vitesse (Speedy). Réal : Ted Wilde ; sc : John Grey, Lex Neal, Howard Rogers & Jay Howe ; ph : Walter Lundin. Int : Harold Lloyd, Ann Christy, Bert Woodruff, Bebe Ruth, Byron Douglas, Brooks Benedict (USA, 1928, 86 mn).