La force du rêve
par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°144, été 1982
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1982
Prix de la mise en scène
Sorties les mercredis 2 juin 1982 et 22 avril 2026
"Parlons du film", répète Werner Herzog à ceux qui préfèrent mesurer des années de travail, des tonnes de boue, des poids à hisser et reviennent inlassablement sur le tournage difficile de Fitzcarraldo, "Ce qui compte c’est le film et l’émotion qu’il suscite en nous". Un sujet insolite, qui ne doit rien à des œuvres antérieures, ni au cinéma ni à la littérature. La mise en œuvre d’une obsession : celle d’un homme solitaire, épris d’opéra qui voudrait accorder la voix de Caruso à l’énormité de la forêt amazonienne, une forêt primordiale, comme le dit plus puissamment le mot allemand Urwald, forêt plus mère que vierge. C’est un projet d’amoureux fou qui rêve d’offrir à son amour, le lieu qui lui ressemble, fût-ce au prix d’un effort titanesque.
Le film s’ouvre en mineur sur l’image d’un Fitzcarraldo (Klaus Kinski), hirsute, fiévreux, à bout de force - ramant en barque vers Manaos : la totalité du motif est ainsi donnée d’emblée. Le glissement de la barque. le couple Klaus Kinski - Claudia Cardinale, l’effort démesuré, la victoire de la passion, l’extase devant l’opéra, un Hernani de carton, avec ténor bedonnant, dans la salle baroque de Manaos - séquence ordonnée par Werner Schroeter, toujours inspiré pour rendre compte d’un effet d’opéra.
Fitzcarraldo fait irruption à Manaos, sans billet et en cours de représentation parce que son désir n’est pas résistible, et que le laquais indien chargé d’écarter les miséreux cède tout d’un coup à son propre désir. Du premier échec du héros, dont le projet fait rigoler le monde philistin des bailleurs de fonds nouveaux riches, naît une idée réaliste et folle à la fois. Fitzcarraldo, en examinant une carte, découvre une plantation d’hévéas bon marché parce que réputée inexploitable. Il suffit pour l’exploiter de remonter un fleuve, de hisser le bateau sur une montagne et d’accéder à la plantation en amont des rapides qui en interdisent l’accès par un autre fleuve.
Et nous voilà embarqués dans l’aventure, quelque chose qui fait penser aux épreuves initiatiques. Le bateau remonte le fleuve vers l’amont - premier mouvement contre-nature - amorce de celui qui fera remonter le bateau vers le haut. Première épreuve : la peur des hommes, la légende des Jivaros féroces, les histoires de têtes réduites, de missionnaires en morceaux passant au fil de l’eau. Cette étape se clôt dans le grand fracas des arbres amazoniens qu’abattent des Indiens invisibles et qui coupent la route aux navigateurs.
La beauté de cette première partie jusqu’à la catastrophe qui brise le bateau dans les rapides est qu’elle allie quelque chose de physique et réaliste : craquements, fracas, gerbes d’eau, barricades de troncs et de feuillages. Et une dimension mythologique : la forêt prend possession de l’eau qui est la route. On peut penser aux pratiques tibétaines où l’obstruction de l’espace se résout en mouvement vers le haut. Comme dans les épreuves, les images de peur se dissolvent et se transforment en figures bénéfiques : forêt et Jivaros deviennent les alliés muets de Fitzcarraldo, le peuple des Indiens maîtres du bois et du feu fait glisser le bateau vers le haut.
Après la catastrophe, le bateau fracassé dans les rapides, l’argent nécessaire à la réalisation du rêve englouti, la petite équipe fidèle renvoyée, Fitzcarraldo change, selon le terme de Werner Herzog, le revers en victoire, et pour la première fois ses héros solitaires ne sont pas brisés par les normes sociales. Pas d’opéra à construire au cœur de la forêt, mais le bateau pour son dernier voyage retourne à Manaos. De petites barques mènent au gros bateau des morceaux de décors, château, tourelle, murs de prison, acteurs en costume, tout glisse vers le bateau, s’embarque et s’ajuste.
Et insensiblement, le rêve se réalise le bateau file entre les rives, la musique s’élève et la caméra de cadrer Klaus Kinski-Fitzcarraldo, jubilant, capitaine de son rêve. Instant magique que va porter encore plus haut l’arrivée, où l’accueille le vrai public de l’opéra, l’énorme foule des Indiens. "Encourager le spectateur à rêver" dit Werner Herzog. Il n’est pas sûr qu’on puisse rêver sur Fïtzcarraldo, mais Werner Herzog nous donne à voir et entendre son propre rêve et c’est déjà très beau.
Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°144, été 1982
Fitzcarraldo. Réal, sc : Werner Herzog ; ph : Thomas Mauch ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus ; mu : Popol Vuh ; déc : Henning Von Gierke et Ulrich Bergfelder ; cost : Gisela Storch. Int : Klaus Kinski, Claudia Cardinale, José Lewgoy, Jean-Claude Dreyfus, Grande Otelo, Miguel Angel Fuentes, Paul Hittscher, Huerequeque Enrique Bohorquez, Rui Polanah, David Pérez Espinosa, Salvador Godinez, Dieter Milz, William L. Rose, Peter Berling, Milton Nascimento (RFA-Pérou, 1982, 157 mn).