par Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
Sélection officielle En compétition de la Berlinale 2026
Sortie le mercredi 29 avril 2026
Pour son sixième long métrage, le talentueux Alain Gomis, presque dix ans après Félicité (2017) qui avait marqué les esprits, était présent à la dernière Berlinale en sélection officielle, et Dao, son film y fut nommé.
Pendant un tout petit plus de trois heures, le réalisateur va mettre en parallèle quasi constamment un mariage africain en France et une cérémonie mortuaire en Afrique avec les mêmes personnages, qu’on pourrait résumer ainsi : aujourd’hui, Gloria marie sa fille en banlieue parisienne, il y a peu, en Guinée-Bissau, elle assistait à la cérémonie qui consacre en ancêtre son père décédé. D’une cérémonie l’autre, entre passé et présent, vie et mort, réalité et fiction, Gloria se réconcilie avec son histoire, trouve sa place et connaît un moment de paix.
L’ensemble est présenté sous la forme d’un vrai-faux documentaire, et le film commence d’ailleurs par une séquence d’introduction qui présente le casting pour repérer les actrices et acteurs, pour la plupart non-professionnels, qui vont endosser les rôles des personnages du film, ainsi que le raconte le cinéaste : "Le scénario contenait déjà des parties ’casting’, des zones ouvertes, où ce qui était écrit allait être confronté au réel des rencontres. Parfois, cela donnait ce que j’avais imaginé. Souvent, cela donnait autre chose. Il y a quelque chose de très physique dans ces premières rencontres, très intuitif. Une possibilité de lien, de vérité, de confiance apparaît. On peut tout risquer. Une relation unique se dessine : une mère et sa fille naissent en même temps".
Dès le début, le spectateur est prévenu sur la signification du titre qui n’a rien à voir avec le dessin assisté par ordinateur : il s’agit d’un mot mythique. En effet, le Dao est un "mouvement perpétuel et circulaire, qui coule en toute chose et unit le monde", et c’est bien ce qui ressort aussi à la vision de ce film incantatoire et presque rituel qui unit dans un même mouvement l’humanité dans ses fêtes et ses rites où qu’elle soit, à travers des personnages qui se cherchent. Qu’ils s’agissent des Africains vivant en Europe et à la recherche de leurs racines, ou des Africains qui, dans leurs pays mêmes, ont du mal à se reconnaître dans les Africains européanisés.
Comme une boucle entre les deux fêtes - le mariage et le deuil, en deux lieux fort différents - le film tente de montrer la pérennité des attitudes humaines qui, à la manière des électrons, s’attirent puis s’éloignent, à la merci de leurs sentiments, de leurs traditions ou, tout simplement, de leurs caractères. Bien sûr, comme dans Félicité, le personnage central est une femme qui, tout au long du film, parvient finalement à se "trouver une place dans le trafic", ou, du moins, dans sa propre vie et sa famille. Le réalisateur le reconnaît lui-même : "D’abord le film me vient comme ça, avec un personnage... Mais, par exemple, la cérémonie en Guinée-Bissau, je la connais. Mais je ne la connais pas depuis le point de vue des femmes. En passant par ce regard-là, je découvre la cérémonie autrement. Je ne sais pas tout, je ne comprends pas tout".
Servi par une interprétation au cordeau, des séquences documentaires des traditions africaines que ne renierait pas Jean Rouch, et une image en couleurs magnifique due à Céline Bozon, Amath Niane et Mabeye Deme, Dao sert à merveille les traditions africaines et redore surtout l’image de l’humain dans notre monde qui le met très souvent à mal.
Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
Dao. Réal, sc, mont : Alain Gomis ; ph : Céline Bozon ; mu : Gaspard Gomis, Space Dukes & Keita Janota. Int : Katy Correa, D’Johé Kouadio, Samir Guesmi, Fara Baco, Nicolas Bouchaud, Thomas Ngijol, François de Brauer (France-Sénégal-Guinée, 2025, 185 mn).