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Afriques : comment ça va avec la douleur ? (1996)
de Raymond Depardon
publié le mercredi 29 avril 2026

par René Prédal
Jeune Cinema n°239, septembre 1996

Sélection officielle En compétition au Festival international du documentaire de Yamagata 1996
Grand Prix

Sorties les mercredis 2 octobre 1996 et 29 avril 2026


 


Après les films froids à dispositif comme Délits flagrants (1) en 1994, ou les plongées dans le direct le plus chaud comme Reporters (1981), la double distance qu’installe avec son sujet Raymond Depardon a de quoi surprendre.
La figure majeure de Afriques : comment ça va avec la douleur ? associe en effet une parole intime extrêmement prolixe et des panoramiques à 360° décrivant en plans très généraux des ensembles presque déserts, filmés dans la pénombre du soir ou en contre-jour : le plein, le vide, de près, de loin, la perfection technique et la libre improvisation du carnet de notes, comme le collage impensable de Trop tôt, trop tard de Jean-Marie Straub & Danièle Huillet (1981), et de Carnets pour une Orestie africaine de Pier Paolo Pasolini (1970), assorti de toutes les questions que soulèvent les œuvres les plus récentes de Richard Dindo (1944-2025 (2) ou de Johan Van der Keuken (1938-2001).


 


 

C’est dire la richesse de cet essai de plus de 2h30 qui, d’entrée, fonctionne sur le refus de montrer et de dire. L’image est la moins signifiante possible, les interviews sont rares et les pays visités le sont toujours avant, après ou à côté des horreurs répercutées par l’actualité. Quand Raymond Depardon laisse enfin longuement la parole à une internée des camps du Rwanda (3), c’est pour conclure qu’on ne peut rien savoir ni comprendre, seulement sentir la douleur sans pouvoir en trouver les causes et donc sans espoir de la guérir. Alors le cinéaste se réfugie dans ses propres marques et préfère revisiter les sites de ses tournages antérieurs avec une prédilection pour ses deux tentatives de fiction : Empty Quarter (4) et La Captive du désert (1990). Assez vite, il devient évident que la remontée du sud au nord de l’Afrique, du cap de Bonne Espérance à Alexandrie, le conduit à une descente en lui-même aboutissant au retour à ses propres sources dans sa ferme du Garet en Bourgogne : l’autarcie du moi après la longue marche vers l’autre, selon le schéma inverse de celui de Robert Kramer le long de la Road One USA (1989).


 


 

Cette voie peut certes être décevante pour le spectateur qui ne serait pas un fin connaisseur de l’œuvre du cinéaste, mais ne refaisons pas avec Afriques : comment ça va avec la douleur ? l’erreur de la critique accusant, en 1972, Michelangelo Antonioni de n’avoir rien su voir la Chine dans Chung Kuo, alors qu’elle s’enthousiasmait trois ans plus tard pour l’analyse de Joris Ivens dans Comment Yukong déplaça les montagnes (1976). C’était pourtant Joris Ivens qui s’était complètement laissé abuser alors que les résistances de Michelangelo Antonioni aux opacités d’une réalité trompeuse font aujourd’hui encore tout le prix de Chung Kuo. La pudeur de Raymond Depardon est celle de l’amoureux d’un continent qu’il parcourt en tous sens depuis trente ans pour soulever des questions et non apporter des réponses.


 


 

L’émotion qu’il provoque avec ce film n’est ni celle du reportage journalistique, ni celle du "documentaire d’auteur". Son film nous touche comme nous bouleversaient pendant la guerre d’Algérie les absences de discussions que l’on pouvait avoir avec les jeunes appelés de retour du djebel. Eux non plus ne pouvaient pas dire l’horreur, les attentats, la torture, la peur, la mort. De toutes manières, ceux qui n’y étaient pas allés ne pouvaient pas comprendre et seul le silence leur paraissait assez fort pour creuser la tombe d’un pays assassiné. Afriques : comment ça va avec la douleur ? est donc un film en creux, celui d’un frère ou d’un ami au chevet d’un être cher déchiré de souffrance, présence chaleureuse et impuissante d’un cinéaste qui parle de lui et regarde ailleurs parce que c’est la seule façon d’être quand même présent sur le front de l’indicible.

René Prédal
Jeune Cinema n°239, septembre 1996

1. "Délits flagrants", Jeune Cinéma n°229, octobre-novembre 1994.

2. "Richard Dindo", Jeune Cinéma en ligne directe.

3. Le génocide des Tutsis au Rwanda s’est déroulé du 7 avril au 17 juillet 1994.

4. "Empty Quarter", Jeune Cinéma n°168, été 1985.


Afriques : comment ça va avec la douleur ? Réal, sc, ph, son : Raymond Depardon ; mont : Roger Ikhlef ; pr : Claudine Nougaret (France, 1996, 165 mn). Documentaire.



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