par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025
Sélection officielle du Festival de Sundance 2025
Sortie le mercredi 29 avril 2026
Sukkwan Island est le second long métrage de Vladimir de Fontenay, après Mobil Homes, présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2017. C’est l’histoire tragique de l’écrivain américain David Vann, né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska. Dans un de ses livres, il raconte qu’à l’âge de 13 ans, après avoir refusé la proposition de son père de vivre avec lui sur une île isolée à l’extrême nord de la Norvège, celui-ci partit seul et, quelques semaines plus tard, s’y serait suicidé. De l’histoire de ce voyage et de l’issue dramatique, pas clairement énoncée dans le livre que David Vann écrivit dix années plus tard, Vladimir de Fontenay réalise un film d’une beauté sidérante, à la fois par le paysage, traversé de troupeaux de rennes sur une plage aux aurores boréales, mais aussi par les relations père-fils d’une intensité rare, un film où la réalité d’une vie extrême, frise parfois un cinéma fantastique face à l’impensable et à la folie.
Tom (Swann Arlaud) et Roy (Woody Norman,) seuls dans une nature hostile et sous une température de -25°, impressionnent par leurs jeux et leur présence face aux sensations éprouvées chaque jour et chaque nuit - tour à tour l’émerveillement, l’inquiétude, la peur et l’effroi de telles conditions. Dans la tradition anglo-saxonne, le wilderness concerne tout ce qui touche au mythe des grandes étendues désertes, on parle aussi de cinéma survival, lorsqu’il s’agit de braver les éléments ou les animaux sauvages. D’autres films américains évoquent cette tradition, comme Gerry de Gus Van Sant (2002), dans lequel deux amis se perdent dans le désert californien, marchant jusqu’à la mort pour l’un d’entre eux (1), ou Leave No Trace de Debra Granik (2018) un père et sa fille vivent retirés dans une forêt près de Portland dans l’Oregon, jusqu’au jour où ils seront chassés et rattrapés par les services sociaux.
Que ce soit pour fuir une société malveillante, revivre auprès d’un parent ou d’un enfant éloigné, ou encore expérimenter les limites de l’existence, ces films reposent sur l’endurance physique des individus et leurs capacités mentales. Entre désir de se surpasser, de se révéler face à l’autre, de pratiquer le hors limite, l’excès, le dépassement de soi. La venue de l’ours dévastateur dans la maison, invisible aux spectateurs, peut très bien appartenir au domaine de l’imaginaire, être le mauvais côté de l’homme, féroce et bestial, destructeur de l’harmonie, incapable de créer un bonheur d’être.
Swann Arlaud, au visage doux, à la pensée expressive, fine et délicate, se change en animal traqué au fil des événements. Son visage devient dur, ténébreux, soucieux. Woody Norman s’adapte comme un enfant, cache son mal-être, se réfugie derrière de courtes questions et désire s’échapper et rentrer chez lui. La confiance est mise à rude épreuve. Parfois, l’espace d’un éclair, leur regard s’interroge mutuellement tant l’effort à fournir est immense, un instant l’équilibre semble vaciller, le père et le fils se toisent alors comme des individus sans lien. Ce tête-à-tête permanent est prodigieux, riche d’enseignement sur l’homme, ses qualités et ses contradictions. Un film qui questionne l’avenir et les relations humaines : que faire sur terre, comment vivre et pourquoi vivre ainsi ? Questions sans réponse.
Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025
1. "Gerry", Jeune Cinéma n°288, avril 2004.
Sukkwan Island. Réal : Vladimir de Fontenay ; sc : V.de F. & David Vann ; ph : Amine Berrada ; mont : Nicolas Chaudeurge ; mu : Florent Chronie-De Maria & Jeremy Villecourt. Int : Swann Arlaud, Woody Norman, Ruaridh Mollica, Alma Pöysti, Tuppence Middleton (France-Grande-Bretagne, 2025, 114 mn).