par Henry Welsh
Jeune Cinéma n°148, février 1983
Sélection officielle du Festival du film de Yokohama 1980
Sorties les mercredis 24 novembre 1982 et 29 avril 2026
Loin du feutré de Yasujirō Ozu, Shohei Imamura donne avec ce film, l’image d’un Japon où le miracle économique de l’après-guerre avec ses contradictions profondes - entre la tradition et la reconstruction - a engendré de grands bouleversements dans le paysage évidemment, mais aussi dans certaines mentalités durablement atteintes par un passé encore incompréhensible.
Avec une froideur d’inspecteur de police judiciaire, dont les repères chronologiques sont soigneusement indiqués en surimpression, l’auteur nous dresse le portrait type d’un assassin. Pas un gramme de psychologie ou de sentimentalité ne vient orner cette fiction documentée. L’origine de cette histoire est un fait divers qui s’est déroulé dans les années soixante, mais on se demande si ce recul dans le temps ne sert pas à masquer une réalité contemporaine. Si la violence à l’œuvre dans cette histoire n’est pas un des traits caractéristiques de la société japonaise. Tant il semble que cette violence ne constitue pas la réponse ultime à une situation de conflit, mais semble bien être inhérente à la personnalité de ce Japonais banal.
Comme, par ailleurs, aucune motivation n’est donnée pour expliquer ces meurtres, il se produit une sorte de naturalisation, comme si ce carnage n’était que la continuation de l’autre, celui où les lois de la guerre prévalent. De la guerre, Iwao a retenu son expérience dans l’armée américaine où tout semblait permis aux vainqueurs. Issu d’une famille catholique - donc marginale -, il a dû s’extraire de lui-même d’un milieu plutôt différent. Après des séjours de courte durée en prison, il trouve un travail dans la Régie des tabacs et semble se stabiliser, d’autant qu’il a épousé une femme qui a accepté de se convertir.
Présenté comme un amant infatigable, il a souvent l’occasion de fréquenter les prostituées. Cet aspect d’une sexualité débordante est d’ailleurs le seul signe clinique qui permette de comprendre un peu plus profondément lwao dans son comportement. C’est aussi une composante importante du film. En effet, dans sa fuite après son double assassinat, il trouve refuge dans un hôtel de passe, où il se présente comme professeur d’université. Là aussi, s’établissent des relations complexes entre lui et la patronne dont la mère est une ancienne criminelle. C’est d’ailleurs elle qui découvre la véritable identité de ce "professeur", de là elle tire l’intuition qu’Iwao la tuera. Et elle le lui dit au cours d’une promenade au bord d’un plan d’eau où sont élevées des anguilles. Au soleil couchant, les reflets dorés de ce grouillement prennent des allures étranges, comme cette solidarité qu’on voit naître entre les deux assassins.
À ce microcosme répond celui de la famille d’Iwao, dont la femme fait partie. Sans homme, elle a succombé aux avances d’un chef de gare, parce que subitement elle s’est imaginé faire l’amour avec son beau-père. Le refus de celui-ci de succomber aux avances de sa bru - au cours d’une scène de bains prodigieuse -, les soupçons qui pèsent sur lui de la part de sa propre femme, de son propre fils, montrent à quel point la pesanteur des tabous est susceptible de produire des effets inimaginables.
C’est le constat minimum que nous adresse l’auteur avec une dureté et une précision terribles. C’est pour cela que ce fait divers dépasse la dimension simplement anecdotique. Le portrait-robot de ce meurtrier c’est aussi l’instantané minutieux d’une société en pleine mutation. L’originalité de cette mise en scène, c’est de porter de façon très physique, et à un point inouï, la complexité et la violence de cette crise sociale. Rarement on a pu, avec cette distance, dresser l’inventaire impitoyable de ce qui constitue la trame, le tissu de la réalité vivante d’une époque. Rainer Werner Fassbinder lui-même dans Lola, une femmes allemande (1) n’avait pu s’empêcher, sur un thème un peu semblable, d’esthétiser les rapports entre ses personnages. Cela donnait plus de chaleur à son film. De cette chaleur, La vengeance est à moi est exempt, il n’en a que plus de mordant.
Henry Welsh
Jeune Cinéma n°148, février 1983
1. "Lola, une femmes allemande" Jeune Cinéma n°140, février 1982.
La vengeance est à moi (Fukushū suru wa ware ni ari). Réal : Shohei Imamura ; sc : Masaru Baba d’après le roman de Ryuzo Saki ; ph : Shinsako Himeda ; mont : Keiichi Uraoka ; mu : Shin’ichirō Ikebe ; déc : Akiyoshi Satani ; cost : Tokio Aizawa. Int : Ken Ogata, Rentarō Mikuni, Mayumi Ogawa, Mitsuko Baisho, Shōhei Hino, Yoshi Katō, Kazuo Kitamura, Toshie Negishi, Frankie Sakai, Taiji Tonoyama (Japon, 1979, 140 mn).