par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°281, avril 2003
Sélection de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2002
Sortie le mercredi 5 mars 2003
Le premier film de Lynne Ramsay, Ratcatcher, (1) n’avait peut-être pas rencontré un large public, mais laissé à celles et ceux qui l’avaient vu le sentiment d’avoir découvert une cinéaste talentueuse. Son regard sans concession sur un enfant écossais livré à lui-même, confronté à la dureté de la vie et de la misère, manifestait une réelle originalité, tant dans le sujet que dans la forme. Son deuxième long métrage, Le Voyage de Morvern Callar, sort dans un nombre restreint de salles et risque de ne pas toucher un public plus nombreux. En tout cas, il nous laisse perplexes. Si le sens de la mise en scène reste sûr, l’interprétation de qualité, le sujet paraît bien plus artificiel et mince.
Après le suicide de son ami, l’héroïne, Morvern Callar, ne semble pas affectée outre mesure par ce drame. Après avoir découpé le corps, elle va l’enterrer sur une colline dans la lande écossaise. Elle supporte de plus en plus mal son travail dans un supermarché. Avec la carte de crédit du mort, elle sort suffisamment d’argent pour inviter sa meilleure amie, Lana, à l’accompagner pour un séjour au bord de la mer en Espagne. Avant le départ, elle envoie à un éditeur le roman écrit par son ami suicidé en le signant de son nom.
D’une certaine manière, on retrouve en elle l’insensibilité dont faisait preuve le jeune garçon de Ratcatcher. Mais alors que dans son premier film, il s’agissait surtout de voir percer l’humain sous les dehors presque sauvages du personnage, Morvern ne semble pas évoluer, dans cette sorte de fuite par rapport au réel. L’escapade espagnole égrène des rencontres sans grand intérêt, principalement avec des jeunes hommes.
Lassée par cette vie dans l’hôtel du bord de mer, Morvern entraîne Lana à la découverte d’une Espagne plus authentique, mais qui en définitive leur reste tout aussi étrangère. Elles finissent même par se séparer, Lana avouant qu’elle a couché avec l’ancien ami de Morvern. Un jour, elle apprend que les éditeurs londoniens veulent publier "son" manuscrit. Ils font même le déplacement en Espagne pour signer avec elle un contrat de 100 000 livres.
Devant ces éléments fictionnels, on ne sait plus ce qui intéresse vraiment Lynne Ramsay. L’errance de son personnage, l’identité usurpée, une certaine rupture avec la monotonie d’une vie écossaise promise à l’ennui sont autant de pistes qu’elle amorce sans jamais les poursuivre. Certes, on peut penser que Morvern est un personnage qui se cherche, en tâtonnant dans une confrontation permanente au seul présent. D’une certaine manière, elle s’inscrit dans la lignée des personnages de ce qu’il est convenu d’appeler le cinéma de la "modernité". Les choix de mise en scène eux aussi cultivent cette filiation sans toutefois que l’on ait l’impression d’une démarche vraiment sincère. Sur ce plan aussi, on regrette le style dépouillé et rude de Ratcatcher qui collait merveilleusement au sujet, un sujet bien plus fort et dérangeant.
Bernard Nave
Jeune Cinéma n°281, avril 2003
1. "Ratcatcher", Jeune Cinéma n°260, février 2000.
Le Voyage de Morvern Callar (Morven Callar). Réal : Lynne Ramsay ; sc : L. R. & Liana Dognini d’après le roman d’Alan Warner ; ph : Alwin Kuchler ; mont : Lucia Zucchetti ; mu : Andrew Cannon Bazin ; déc : Jane Morton ; cost : Sarah Blenkinsop. Int : Samantha Morton, Kathleen McDermott, Linda McGuire, Dan Cadan, Ruby Milton, Jim Wilson (Grande-Bretagne-Canada, 2002, 97 mn).