par Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
Sélection officielle du Festival de Toronto 2025
Sortie le mercredi 6 mai 2026
Sur un ton mi-rigolard, mi-sérieux, le troisième long métrage de Yoon Ga-eun, après The World of Us en 2016, et The House of Us en 2019, revient sur les blessures de l’enfance. Entre cris - car le film est très bavard et assez braillard, s’agissant d’adolescents en âge de voir leurs hormones s’agiter –, et moments d’émotion, la jeune réalisatrice nous raconte une histoire cruelle et triste en laissant de côté tout l’attirail américain style drama queen. Au contraire, son film se veut léger et moderne et il aborde des thèmes tragiques d’un air de ne pas y toucher. Du coup, le spectateur a du mal, surtout au début, à débusquer le vrai du faux, ayant peut-être trop tendance à prendre la jeune Joo-in pour une mythomane insouciante et un tantinet provocatrice.
Joo-in est une lycéenne espiègle et appréciée de tous, mettant une drôle d’ambiance dans son lycée. Un jour, un camarade de classe lance une pétition que tous les élèves acceptent de signer, sauf elle. Son monde, en apparence paisible et insouciant, dissimule un passé douloureux auquel Joo-in est alors contrainte de faire face. Mais loin de se laisser enfermer, elle choisit d’avancer et de se retrouver par elle-même sans l’aide des adultes, assez impuissants et ridicules. Sans vouloir trop raconter l’intrigue, on doit préciser que, selon les réactions des uns et des autres, on pourra se faire une idée des mentalités en Corée du Sud qui, cependant, ne différent pas tellement de la pensée unique en cours actuellement dans le monde entier ou presque.
Le film n’est pas trop appuyé et ne tente pas de convaincre son public de l’horreur de la violence, qu’elle soit sexuelle, guerrière ou purement due à la délinquance. La réalisatrice met délibérément son film en porte-à-faux, ce qui génère une sorte de malaise diffus qui, finalement, donne de la force à son histoire. Car il est vrai que ce film diffère totalement dans son traitement des productions habituelles. Il regarde du côté du cinéma déjanté de Bong Joon-ho, d’ailleurs devenu l’ambassadeur de ce film dans le monde. Un soutien que la réalisatrice n’espérait pourtant pas et qui a cependant eu lieu : "Quand Bong Joon-ho soutient mon film, je sais que ce n’est pas seulement à moi qu’il s’adresse mais à tous les nouveaux réalisateurs qui portent actuellement le cinéma coréen. Je lui en suis très redevable".
Le casting a été particulièrement bien élaboré et le travail des interprètes est très professionnel, notamment l’actrice qui interprète le personnage de Joo-in. La réalisatrice confie : "J’ai écrit le personnage de Joo-in en m’inspirant de cette fille qu’on trouve dans chaque classe : une boute-en-train, vaguement "garçon manqué", mais mignonne, et qui a la cote auprès des garçons autant que des filles. Aux répétitions, quand je regardais Su-bin, je voyais Joo-in". Le film a obtenu un grand succès en Corée. Attendons de voir son impact sur le public français peu habitué à cette manière douce-amère d’aborder les drames.
Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
The World of Love (Segyeui Ju-in). Réal, sc : Yoon Ga-eun ; ph : Kim Ji-hyun ; mont : Park Se-young. Int : Seo Su-bin, Chang Hyae-jin, Kim Jeong-sik, Kang Chae-yun (Corée, 2025, 119 mn).