Après Les Opportunistes en 2013 (1), Paolo Virzi signe un nouveau film poignant. Séparé de sa femme Letizia (Ilaria Spada), l’avocat Adriano (Valerio Mastandrea) vit isolé et en retrait du monde dans les anciennes écuries de la villa Guelfi, une belle demeure de la campagne toscane. Seule, une amie collègue du barreau, Giuliana (Valéria Bruni Tedeschi) lui rend visite de temps en temps. On apprend plus tard, qu’il est accusé par sa femme d’homicide volontaire aggravé sur leur fille handicapée de 17 ans. À côté de chez lui s’installe une bande de jeunes volontaires prêts à raviver les vignes abandonnées. Ils sont sympathiques et joyeusement entraînés par Matilde (Galatéa Bellugi) la jolie comtesse idéaliste et rayonnante, qui travaillait enfant, dans ces mêmes vignes avec son grand-père.
Voici, en quelques mots, le scénario de Cinque secondi, cinq secondes durant lesquelles Adriano, soudain occupé par une conversation téléphonique, détourne l’attention de sa fille et la verra se noyer sous ses yeux. Figé, incapable de courir vers elle, immobile devant la mer, il la regarde au loin perdre pied. Quelques secondes avant cet appel, heureuse, elle se baignait dans ses bras et lui avouait toutefois ressentir la tristesse de sa vie. Valerio Mastandrea, à l’extraordinaire présence, l’empathie généreuse, le regard débordant d’humanité, est chahuté et remis sur les rails par la belle Matilde et sa troupe. Il les regarde vivre, travailler, réfléchir et au fil des jours, par jeu et par affection, il adopte leur compagnie.
La psyché des personnages est d’une richesse et d’une complexité rares, l’histoire est terrible et chacun agit selon sa fragilité, sa sensibilité et sa morale. Jusqu’où va la culpabilité d’Adriano ? Pense-t-il que sans le vouloir, il a délivré sa fille d’une souffrance ? Pourquoi ne pas courir vers elle ? Comment, à cette question, répond-il "Je ne sais pas" ? Est-il dans un état de sidération ? Ne pas aller vers elle, ne pas parvenir à crier. Est-il anesthésié physiquement et émotionnellement ? A-t-il pu en cinq secondes envisager les deux possibilités d’un choix existentiel concernant sa fille ?
Cette probabilité est intéressante, qui reviendrait à l’absoudre de son manquement à la sauver. Probablement, car son jeu et son expression l’indiquent, il est dans un état second, choqué, stupéfié, sa conscience l’a abandonnée. À noter dans cette séquence, le très beau plan sur le visage d’Adriano, où se lit à la fois la profondeur et la vacuité de son regard. Se croyant coupable de la mort de sa fille, il cherche auprès de Matilde la possibilité d’être un père protecteur, il s’occupe d’elle et l’entoure d’affection. Avec compréhension, intelligence et justesse, Paolo Virzi développe parallèlement au drame, le transfert affectif d’Adriano sur Matilde, qui lui permet de retrouver la force de se battre. C’est un homme bon, il se rachète non pas pour lui, mais envers la société pour qu’elle lui pardonne. Il sera réhabilité. La réussite de Paolo Virzi est de parvenir à installer le doute vis-à-vis d’Adriano tout en l’attachant inéluctablement au spectateur.
Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
1. "Les Opportunistes" Jeune Cinéma en ligne directe.
Cinque secondi. Réal, sc : Paolo Virzi ; sc : Francesco Bruni & Carlo Virzi ; ph : Luca Bigazzi ; mont : Jacopo Quadri ; mu : Carlo Virzi. Int : Valerio Mastandrea, Galatéa Bellugi, Valeria Bruni Tedeschi, Ilaria Spasa (Italie, 2025, 105 mn).