par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle du Forum de la Berlinale 2026
Sortie le mercredi 6 mai 2026
Peu après le 7 octobre 2023, Anat Even retourne dans l’un des Kibboutzs frontaliers de Gaza où elle a habité, qui a été attaqué et dans lequel nombre de ses amies ont été assassinées. Tournant au jour le jour, deux ans durant, constatant les conséquences de l’événement, elle tente de livrer un témoignage de la barbarie. Et le parti pris crucial de Collapse réside justement dans ce qu’il ne montre pas : pas d’images d’actualités ni d’archives, pas d’images de propagande. Ce faisant, l’auteure expose uniquement, grâce à sa petite caméra portée à la main, le kibboutz, les champs alentour, et le panorama donnant sur Gaza. Soit un milieu qui, le temps passant, ne cesse de se dégrader tant par l’arrivé d’engins mécaniques, de bulldozers ou de chars, des bombardements, que par la venue de militaires ou d’extrémistes fanatiques. Ainsi, l’auteure montre la force du drame advenant, une guerre sans fin, au travers de la désagrégation physique et progressive de l’environnement.
Ironiquement, c’est un doute sur la loi israélienne qui pousse la réalisatrice à souligner la déshumanisation ambiante, dans la mesure où c’est parce qu’elle ignore si elle a ou non le droit de montrer les soldats de Tsahal qu’elle choisit de voiler leur faciès à l’écran. Ces soldats deviennent dès lors, symboliquement, des êtres sans visages, dépourvus d’émotions, réduits au rang de rouage d’une institution. Le film porte ainsi, suite à cette mesure de sécurité, un stigmate esthétique qui exprime métaphoriquement la perte de compassion de l’ensemble d’une "société devenue folle", pour reprendre les termes de l’auteure. Notons que cette nécessité de flouter, quand on la compare à ce que faisait Avi Mograbi dans Z32 (2008), film dans lequel il parvenait à en tirer une certaine ironie, met aussi en évidence l’évolution du rapport entretenu entre les artistes israéliens engagés et leurs gouvernements au cours du temps : on n’ironise plus ici, seul domine l’effroi.
La dénonciation de cette logique de déshumanisation par mécanisation, par propagande (omniprésente lorsqu’arrivent les extrémistes venus profiter du désastre, tels des vautours), ou par la loi, donnerait au film des allures de brûlot politique si tout ceci n’était pas compensé par l’usage de voix off qui ponctuent le documentaire tel un chapitrage. Des voix constituées essentiellement par celles de l’auteure, d’un ami avec lequel elle tient une correspondance depuis l’étranger, et d’un médecin traitant les gazaouis sur place. Autant de paroles décrivant sensations et pensées au fur et à mesure que le temps s’écoule et qui, par leurs franchises et les descriptions cliniques de certains faits, amènent le public à user de son imagination pour visualiser ce qui n’est pas vu. En plus de l’empathie que cela provoque envers toutes les victimes, quel que soit le point de vue sur les événements, cela a pour effets de pousser le spectateur au questionnement.
Car là où une image directe ne provoque qu’une réaction, l’imagination, elle, implique. Ce qui pousse à la réflexion, pas au réflexe, à la pensée, pas à la rupture. Cela permet l’appropriation d’un événement avec profondeur et subtilité sans le réduire à un motif d’indignation superficielle. Le parti pris de l’auteure qui consiste donc à engendrer l’image via la parole amène une dimension autoréflexive à Collapse qui, par conséquent, se place dans la lignée des œuvres de Claude Lanzmann (1925-2018) ou Marcel Ophuls (1927-2025, soit des auteurs qui pensaient leurs documentaires via l’éthique et la morale, l’un comme l’autre usant d’une façon de regarder ou de laisser la parole qui permettait de s’élever au-dessus de la barbarie dont il était question dans leurs films. Soit un choix philosophique plus que nécessaire à une époque où, abreuvée d’un flux continu d’images par le Net, perturbée par l’intelligence artificielle, la représentation de la réalité est entrée en crise.
Pour revenir au parti pris esthétique de l’auteure, le fait que Anat Even tourne son film dans une improvisation permanente, caméra à la main, se laissant flotter au gré des catastrophes, le fait qu’elle admette elle-même son désarroi et qu’elle ne sait parfois pas comment filmer, cela donne la sensation que son film se crée à mesure qu’on le regarde, et qu’ainsi, les événements qui adviennent sont hors de contrôle. D’où le profond sentiment de fatalité qui émane de Collapse, d’autant plus que la réalisatrice observe et subit ce qu’elle a toujours combattu. Tout comme les deux autres voix du film. Des voix dont la vision des choses va en se radicalisant à mesure que le temps passe, rendant difficile, voire impossible tout apaisement. Ce qui souligne un peu plus la fracture irréversible advenant sous les yeux du public.
L’immersion du spectateur est renforcée par la longue durée des plans ainsi que par l’absence intégrale de musiques. Une absence qui laisse une place prépondérante à l’ambiance du lieu, et qui se compose du bruit du canon, des râles de destruction de Gaza au loin, ainsi que des oiseaux paniqués par le vacarme de la guerre. Notons aussi la présence des chats laissés à l’abandon pour la plupart, suite à la mort de leurs propriétaires. Tout concourt ainsi à projeter le public dans un lieu à vif, s’apparentant à une plaie géante de laquelle s’évacue toute forme de vie et d’humanité. Un environnement duquel l’espoir n’est plus perceptible qu’au travers de quelques rares décisions individuelles, à commencer par la création de ce film lui-même. Un film qui prend dès lors l’allure d’un message de naufragé jeter dans une bouteille à la mer.
L’ensemble, associé à la science du cadrage et du montage rigoureux de l’auteure, parviennent à dégager malgré tout une forme de beauté picturale percutante de ce kibboutz de fin du monde, ce qui fait de Collapse, de façon surprenante, un film beau. En résulte un superbe documentaire, une œuvre cinématographique qui sauve l’honneur tandis que, sur ce sujet, de trop nombreux commentateurs n’ont plus qu’une idée en tête : rejeter l’autre. Il est à ranger au palmarès des plus grands films ayant pour sujet le conflit entamé le 7 octobre, mais au-delà de cela, sur la question israélo-palestinienne elle-même. Il est un classique instantané, et c’est pourquoi tout à chacun devrait le voir. Non seulement parce que c’est du grand cinéma, mais aussi parce qu’il permet de penser et réfléchir là ou beaucoup (trop) ne souhaitent plus que détruire.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Collapse (Face à Gaza). Réal, ph : Anat Even ; sc : A.E., Oron Adar & Ariel Cypel ; mont : Oron Adar ; mu : Eli Shargorodski. Avec Arieh Worthalter (France, 2026, 78 mn). Documentaire.