par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1979
Sortie le mercredi 6 mai 2026
Anja Breien, propulsée vers la notoriété par Wives (1975), abordait, avec L’Héritage, le thème de la famille, jusque-là terra incognita dans son œuvre. Elle ne devait pas y revenir. Ce long métrage en couleur dans le droit fil de la dramaturgie nordique fonctionne comme contrepoint à la comédie légère qu’était le premier volet de la trilogie (1). Elle en a coécrit le scénario avec les réalisateurs Lasse Glomm et Oddvar Bull Tuhus, tous deux de sa génération. À son habitude, elle engagea des comédiens chevronnés habitués à la fois au théâtre et au cinéma. La distribution, dominée par la mythique Ada Kramm (2), dont ce fut la dernière apparition à l’écran, est éblouissante. Avec une nouvelle venue : la toute jeune Häge Juve.
La "Mélodie hongroise" de Frédéric Chopin, dont on entendra à plusieurs reprises les accents lancinants accompagne le générique. Dès la première séquence, les images ne concordent pas avec le son. La caméra parcourt l’intérieur d’une belle demeure richement meublée dont la situation géographique reste incertaine, tandis que la voix d’un prêtre prononce l’oraison funèbre de l’armateur Kai Skaug, le propriétaire de ces biens. Elle en énumère aussi les vertus, cardinales selon l’éthique protestante : son dévouement à la patrie, ses qualités de travailleur infatigable, son rôle de bâtisseur. Un homme de mérite à qui les épreuves de la vie n’ont pas été épargnées, en premier lieu la disparition prématurée de son épouse. Toute la famille est là pour rendre un dernier hommage à cette figure paradoxale de patriarche sans héritier direct. La scène est statique, prise de loin, interrompue par plusieurs gros plans, notamment sur le visage adolescent de la nièce du défunt, Hannah, dont le fou rire inexplicable, suivi d’une crise de larmes, provoque un petit scandale.
À cette séquence d’ouverture en huis clos en succède une autre, non moins solennelle, celle de la lecture du testament. On croit percevoir la voix de Skaug en personne : "Ce que je laisse derrière moi après ma mort sera réparti comme suit". Par volonté de perpétuer son empire ou par foi en la pérennité de la famille, il exige que les clauses du testament soient acceptées à l’unanimité. De même, les décisions concernant la gestion de la firme devront être prises d’un commun accord. À la surprise générale, c’est à son frère cadet, Jon (Espen Skjønberg), simple employé à la bibliothèque universitaire qu’il confie la présidence du conseil d’administration. Si ces conditions ne devaient pas être respectées, le testament serait nul, et l’héritage irait à une association de lutte contre le cancer, maladie à laquelle sa femme a succombé.
Vient s’ajouter une annexe qui concerne la demeure d’Asker, le lieu découvert au début du film. L’armateur la destine à Hannah "en raison de son jeune âge", mais suggère à ses héritiers de s’en répartir le mobilier à parts égales. Le vieux renard les place ainsi devant un double bind. D’un côté, il prescrit formellement à la famille de rester soudée, de l’autre, il sème la zizanie, conscient que les passions se concentrent sur les objets chargés de valeur sentimentale ou convoités de longue date. Et c’est exactement ce qui arrive. Sur le tempo endiablé de la "Gazza Ladra" de Rossini, une farandole de véhicules se dirige vers Asker. Dans la maison, le ballet se poursuit. On y déambule en lorgnant sur tout ce qui brille : lustres, lampes, miroirs, services en porcelaine. Y sont accrochés des tableaux de maîtres : un Renoir, un Pascin, une lithographie de Picasso. Apparaissent des bijoux qu’une mère de famille glisse négligemment dans sa poche "pour les enfants". Les masques tombent. L’effet d’entraînement jouant, on oublie toute forme de politesse, on n’attend pas son tour, on réclame son dû. Puis la famille termine la soirée autour d’un dîner, comme le feront les hôtes de Festen (1998). (3)
Ces comportements grotesques ne sont pas sans effet sur Jon qui annonce, dès la première séance du comité d’administration, sa démission de ses fonctions. Il donne deux raisons contradictoires : "Je ne veux rien de lui" et "Je n’en suis pas digne". Ce coup de théâtre rendant le testament caduc, les membres de la famille se liguent à nouveau. Le notaire de l’armateur s’en mêle. Chacun tente d’influencer Jon pour le faire changer d’avis. On l’accuse d’égoïsme, le plus virulent étant son propre fils qui vient faire un esclandre à la bibliothèque : "Tu ne comprends pas que j’ai besoin de cet argent pour rembourser mon emprunt et pour divorcer". Au contraire, Hannah lui apporte, sans mot dire, un bouquet de fleurs.
Anja Breien opte pour une esthétique théâtrale. Elle y ajoute des éléments de thriller. L’Héritage présente une galerie de femmes, des plus résolues aux plus disposées au compromis. Mais le personnage principal est Jon, héros ibsénien, tourmenté, errant dans un dédale. Son histoire est celle d’un homme des livres, peu doué pour la lutte, qui ne parvient pas à se défaire de l’emprise d’un frère mort. Jusqu’à ce qu’une lettre retrouvée dans la maison d’Asker lui ouvre les yeux et mette au jour un secret de famille…
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
1. "Wives, la trilogie" (1975, 1985, 1996), Jeune Cinéma en ligne directe.
2. Ada Kramm (1899-1981) était la fille d’un des dirigeant du Parti communiste norvégien, Adam Egede-Nissam et de la militante féministe Wilhelma Ellenson. Six de ses frères et sœurs devinrent comédiens. Elle monta pour la première fois sur les planches à l’âge de 16 ans. L’année suivante, elle rejoignait deux de ses sœurs à Berlin où elles créèrent une société de production et de distribution de films, des comédies réalisées par Georg Alexander. Sa propre série policière la rendit très populaire. Après son mariage avec le violoniste Hugo Kramm, le couple retourna en Norvège. Pendant plus de six décennies, elle triompha au théâtre dans des pièces de Henrik Ibsen, August Strindberg, Tennessee Williams, Arthur Miller. Elle renoua avec le cinéma et joua dans de nombreux téléfilms, dont La Maison de Bernarda Alba, d’après Federico Garcia Lorca (1964).
3. "Festen", Jeune Cinéma n°253, janvier-février 1999.
L’Héritage (Arven). Réal : Anja Breien ; sc : A.B., Lasse Glomm & Oddvar Bull Tuhus ; ph : Erling Thurmann-Andersen ; mont : Merete Brusendorf, Henning Carlsen & Christian Hartkopp ; déc : Lubos Hruza & Madla Hruza ; cost : Anne Siri Bryhni. Int : Espen Skjønberg, Anita Björk, Häge Juve, Jan Hårstad, Jannik Bonnevie, Jonas Brunvoll, Pelle Christensen, Jack Fjeldstad, Mona Hofland, Svein Sturla Hungnes, Ada Kramm, Eva Opaker (Norvège, 1979, 95 mn).