par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
Sélection officielle du Festival Reims Polar 2026
Sortie le mercredi 6 mai 2026
Romy, une DJ, arrive aux Canaries avec son amie Chloé pour une soirée de travail dans une boîte de nuit. Quand Chloé disparaît, Romy la cherche avec l’aide du propriétaire mafieux du lieu. L’attrait principal du film de Guillaume Nicloux réside d’abord dans son rythme. Du début à la fin, l’auteur met en place un montage hyper dynamique, multipliant des coupes rapides, quelle que soit la teneur de la scène, générant ainsi un contretemps, quasi perpétuel, entre l’action, souvent constituée de temps morts, et la représentation de ces actions. Ce contretemps souligne le décalage entre la perception de ce que vivent les personnages et la vérité qui leur est dissimulée, mais dès lors perceptible par le public. Cela a pour effet de créer une ironie dramatique prenante et de représenter les protagonistes tels des insectes pris dans une toile d’araignée.
Ce parti pris esthétique est accentué, d’une part, par la musique, d’autre part, par le talent de ses interprètes. À l’image de son montage de bout en bout épileptique, Guillaume Nicloux recouvre chacune des scènes d’une musique électro aux pulsations rythmiques effrénées. Ce choix, s’il a pour première vertu de malmener le spectateur, n’est pas non plus qu’une astuce de mise en scène. Car cette musique est utile pour renforcer la focalisation sur le point de vue de l’héroïne, les morceaux appartenant au répertoire que Mia joue en soirée. Ce procédé met le spectateur en abyme, car il représente l’état d’esprit d’un personnage entièrement tourné vers sa musique, en décalage avec l’aventure qui lui arrive, ce qui contribue à la grande tension qui innerve le film.
Chaque acteur joue de façon naturelle pour incarner des personnages aux comportements et à la caractérisation à la limite de l’étrange. Jamais le public, projeté dans ce milieu interlope sans contextualisation, ne saura, si leurs bizarreries sont dues à leur environnement ou parce qu’ils sont anormaux. Et si Pom Klementieff est impeccable, il faut souligner l’intelligence de Benoît Magimel, qui sait jouer de sa carrure pour produire complexité et intérêt. Cette intelligence lui permet de déployer, d’un simple regard, toute une gamme d’émotions subtiles et délicates, dont la fluidité et la rapidité sont à l’opposé de la lenteur pataude de son corps. Là où ce corps le définit comme une brute menaçante, son regard le montre sensible, plus encore même que l’héroïne, au point qu’il lui en vole presque la vedette.
L’agressivité a été le maître mot du chef-opérateur. La lumière, très souvent extérieure, est drue, les couleurs vibrantes et saturées, tout attaque visuellement les personnages qui, d’abord, n’y voient que bonnes séances de bronzages et motifs de réjouissance. La nuit, Guillaume Nicloux emploie des lumières artificielles, qui viennent recouvrir chaque interprète d’un voile de couleurs uniformes, bleues ou rouges, ou parfois stroboscopiques. De sorte que de jour comme de nuit, les personnages sont privés de tout espace naturel stable et rassurant, et plongés dans un monde perpétuellement déchiré entre la dureté du jour et la violence de l’artifice de la nuit.
Le cinéaste a l’intelligence d’épargner à son public une vision trop frontale des moments les plus glauques de son récit. Il compense cette forme d’autocensure par une inventivité visuelle et sonore, propre à suggérer, l’imagination faisant le reste. Ajoutons les moments où le quatrième mur est brisé, quand les personnages regardent la caméra et interpellent le spectateur pour qu’il constate leur impuissance et leur désarroi, un scénario qui sait jouer d’astuce pour mieux isoler son héroïne et faire monter l’angoisse, l’usage ponctuel d’un symbolisme visuel référant à de grands cinéastes (Stanley Kubrick), et l’on obtient un magnifique film de genre comme on n’en fait plus que rarement, dans la veine de Gaspar Noé ou de Alain Guiraudie. Mi Amor est un film dont les aspects les plus sulfureux ne l’empêchent jamais d’être accessible au plus grand nombre.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma n°443, mai 2026
Mi amor. Réal : Guillaume Nicloux ; sc : G.N. & Nathalie Leuthreau ; ph : Romain Fisson-Edeline ; mont : Guy Lecorne ; mu : Irène Drézel & Sizo del Givry. Int : Pom Klementieff, Benoît Magimel, Fraya Mayor, Astrid Bergès-Frisbey, Elina Löwensohn (France, 2025, 113 mn).