par Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle du Festival de Cannes 2026
Film douverture
Sortie le mardi 12 mai 2026
Entre 1993, avec son premier son métrage Cible émouvante, et 2026, onze longs métrages : Pierre Salvadori n’est pas un stakhanoviste, plutôt un polisseur de scénario, seul ou avec d’autres. Le résultat, c’est qu’aucun de ses titres n’est indifférent, avec une prédilection, dans ses thèmes, pour le mensonge, de … Comme elle respire (1998), un des meilleurs rôles de Marie Trintignant (1) à En liberté ! (2018) un de meilleurs rôles de Vincent Elbaz, (2), via l’explicite De vrais mensonges (2010). Rien d’étonnant à ce que l’on retrouve dans La Vénus électrique l’univers du faux-semblant, dressé de façon plus dramatique que dans les comédies précédentes. Le malentendu fait même frôler la mort à ses protagonistes. Il n’empêche, s’il traite de motifs fort sérieux, le deuil, l’illusion nécessaire, la création, l’amour par-delà le temps, le film n’en fait pas moins sourire, tant l’équilibre des scènes a été précisément dosé.
L’argument ? Un peintre (Pio Marmaï), montmartrois mais talentueux - nous sommes dans les années 1920 -, obsédé par la disparition de sa compagne-modèle-muse (Vimala Pons), a perdu l’inspiration. Traînant à la fête, sur le boulevard de ceinture du sud de la Butte, entre Anvers et Clichy, il découvre une voyante-hypnotiseuse (Anaïs Demoustier) qu’il pense capable de lui ramener la défunte et qu’il engage. En réalité, celle-ci n’est que la foraine du stand voisin, spécialiste de l’étreinte électrique - des électrodes judicieusement dissimulées lui permettent d’accorder à ses clients des baisers propres à leur hérisser les cheveux sur la tête.
Pour échapper à la misère, elle va se prêter au jeu, aidé par l’ami galeriste du peintre (Gilles Lellouche), qui voit là l’occasion de récupérer sa production. Les consultations finissent par être efficaces, le passé renaît, au moins sous les yeux de l’artiste, sans que cette double temporalité soit gênante ou ridicule et le glissement de l’arnaque vers l’attachement, puis le sentiment amoureux s’effectue en douceur. C’est bien d’amour fou qu’il s’agit, un amour qui va passer d’une femme à l’autre, évidemment, mais de façon suffisamment convaincante pour échapper au procédé. La coexistence entre elles, au fil des séquences, était un exercice délicat à restituer, mais Pierre Salvadori est parvenu à recréer de façon étonnante le sentiment de temps suspendu, toujours plus facile à évoquer sur le papier qu’à travers les images.
Voilà qui nous sort des chemins régulièrement battus par les cinéastes français. Il fallait tenter le pari, même avec l’éventualité d’un plantage. Et c’est justement en osant franchir les limites que l’auteur a réussi son coup. L’ultime séquence, que l’on se gardera de dévoiler, est une des plus belles scènes d’amour que l’on ait vue depuis, allez, osons, les finales de quelques Frank Borzage (1893-1962), L’Heure suprême (1927), ou Lucky Star (1929). De quoi décoiffer les spectateurs de Emmanuel Mouret.
On savait Pierre Salvadori excellent directeur d’acteurs. Encore une fois, il a su tirer le meilleur de ses quatre comparses. Si Pio Marmaï est souvent à la limite supérieure, un centimètre de plus avant de basculer dans l’excès, c’est le personnage qui le demande - impossible de faire de ce passionné un rapin pleurnichard. Gilles Lellouche nous habitue, tel Charles Vanel (1892-1989) jadis, à incarner tout ce qu’on lui propose, aussi crédible ici en marchand d’art intéressé qu’en Jean Moulin militant, dans le film de László Nemes (2026), également présenté à Cannes. Anaïs Demoustier, toute en ambiguïté, ajoute à son aisance naturelle dans la comédie - manifeste quand elle travaille avec Jérôme Bonnell ou Quentin Dupieux - une dimension canaille qui débouche à la fin sur le sublime. Quant à Vimala Pons, qui ne cesse de nous surprendre, elle est aussi exceptionnelle que dans ses trente-trois apparitions depuis vingt ans, c’est dire, et on ne s’en lasse pas.
Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe
1. "Comme elle respire", Jeune Cinéma n°248-249, mai 1998.
2. "En liberté !", Jeune Cinéma n° 388-389, été 2018.
La Vénus électrique. Réal : Pierre Salvadori ; sc : P.S., Robin Campillo, Benoît Graffin & Rebecca Zlotowski ; ph : Julien Poupard ; mont : Anne-Sophie Bion ; mu : Camille Bazbaz. Int : Anaïs Demoustier, Pio Marmaï, Vimla Pons, Gilles Lellouche, Gustave Kervern (France, 2026, 122 mn).