En avoir ou pas, ça pourrait être ça. Du culot, de l’imagination, un formidable goût pour la mythomanie... à moins que ce ne soit vraiment pathologique. Eh oui, Jeanne ment comme elle respire, du début, où on la voit à la sortie de l’aéroport baratiner le chauffeur d’une voiture qui n’est pas pour elle, jusqu’à la fin et après la fin du film... C’est un exercice de style pour Marie Trintignant, parfaitement ambiguë, l’air d’être là et ailleurs, au-delà même de l’imagination. En face d’elle, Guillaume Depardieu campe le personnage d’Antoine, doux rêveur aux mauvaises intentions, avec le même bonheur que pour jouer l’apprenti tueur éternel gaffeur en face de la gentille escroqueuse de Cible émouvante, premier film de Pierre Salvadori, ou braquer le coffre-fort d’une imprimerie pour dépanner son copain en difficulté dans Les Apprentis, son deuxième film.
La rencontre de Jeanne et d’Antoine démarre sur un malentendu. Elle a tout quitté et est arrivée à Paris sans un sou. Il a été largué faute de ressources, il la croit riche - elle en fait courir le bruit dans un salon de thé -, et il cherche à se servir d’elle pour monter un coup avec deux copains, escrocs à la petite semaine. Il ment, elle le croit intéressé. Elle ment, d’une manière beaucoup plus fine et soutenue, incontrôlable peut-être, mais telle une funambule, redresse les situations avant qu’elles ne déraillent - ce qui arrive assez souvent...
On est fasciné par les dialogues, ou leur superposition à des niveaux différents, et par la montée en spirale de mensonges qui débouchent toujours plus loin, alors que tout semble devoir s’écrouler. Mentir est un art, un univers en soi, dans lequel il faut constamment recréer un enchaînement logique. Et cette logique est parfaitement articulée dans le scénario, de sorte qu’à l’inévitable moment du dérapage, Jeanne, après une légère hésitation, invente des explications vraiment crédibles et rétablit quelque chose qui ressemble à la réalité. Lorsque, de son côté, Antoine découvre que les parents de Jeanne ne sont pas riches, et que ses plans de rapt s’écroulent, il agit de même avec ses partenaires - ce qui rétablit l’équilibre avec Jeanne, aussi démunie que lui...
Ces situations retournées sans transition, ces dialogues distanciés dits à plat, les mots aux sens décalés par rapport aux sens des scènes, ce modèle de récit en forme d’histoire sans fin, tout cela rapproche l’univers de Pierre Salvadori de celui du Hal Hartley de la bonne époque, celle de Trust me (1991), par exemple.
Hélène Romano
Jeune Cinéma n°248-249, mai 1998
Comme elle respire. Réal. : Pierre Salvadori ; sc : P. S., Danièle Dubroux, & Marc Syrigas ; ph : Gilles Henry ; mont : Hélène Viard ; mu : Camille Bazbaz ; déc : Valérie Chemain ; cost : Valérie Pozzo di Borgo. Int : Marie Trintignant, Guillaume Depardieu, Serge Riaboukine, Jean-François Stévenin, Blanchette Brunoy, Michèle Moretti, Bernard Verley, Blandine Pélissier, Gwenaëlle Simon, Jacques Dacqmine, Nicolas Koretzky (France, 1998, 105 mn).