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Être aimé (l’) (2026)
de Rodrigo Sorogoyen
publié le samedi 16 mai 2026

par Patrice Bougon
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2026

Sortie le samedi 16 mai 2026


 


Un réalisateur espagnol, la soixantaine, mondialement connu, Esteban Rodriguez, revient dans son pays pour réaliser un film, Desierto, mais aussi pour revoir sa fille, Emilia, après treize ans d’absence. Afin de se faire pardonner de son abandon passé - Emilia était, à ce moment, adolescente -, le cinéaste propose un rôle important à cette trentenaire très peu sollicitée par les castings. Malgré cette occasion inespérée, elle hésite sachant que cet homme, qu’elle connaît peu, fut violent dans le cadre familial et professionnel, d’autant plus qu’il était alors alcoolique et drogué.


 


 

L’un des thèmes du film est l’évolution des relations de pouvoir, qu’elles soient au sein de la famille ou dans une équipe de tournage, essentiellement dans le rapport entre les hommes et les femmes. Une analogie entre ces deux structures, souvent pathogènes, est suggérée dans ce film réflexif relatant une ambiance très éloignée de celle qui règne dans La Nuit américaine de François Truffaut (1973).


 


 

Lors d’une séquence de tournage très orageuse, Esteban, malgré son évolution éthique déclarée, s’est laissé emporter par un comportement de dictateur, d’une violence verbale mais aussi presque physique envers les acteurs et les actrices, dont sa fille, qui a provoqué la démission de la chef opératrice. Le spectateur peut penser à la violence bien connue de Henri-Georges Clouzot, Jean-Pierre Melville, Maurice Pialat, ainsi qu’au mépris, assez récurrent de Jean-Luc Godard, pour ses équipes techniques. Ces grands réalisateurs oublient qu’ils ne sont pas les seuls auteurs du film, mais qu’il s’agit, pour une bonne part, d’une création collective. L’un des intérêts de L’Être aimé est de tenter d’analyser l’ambivalence des sentiments des protagonistes dans l’acte de création collective mais aussi dans la relation entre Emilia et son père qui ne sera capable de s’excuser qu’à la fin de Desierto.


 


 

D’un point de vue formel, ce film est remarquable par le nombre de gros plans et de silences lors de plans-séquences où l’incapacité des deux personnages à communiquer est compensée par tel geste du père comme le cadrage rapproché de la main posée doucement sur le dos de sa fille signifiant cet amour muet. Une autre séquence est emblématique du rapport au silence d’Esteban (magnifiquement joué par Javier Bardem) lorsque celui-ci montre un rush à sa fille en lui indiquant que l’absence de son n’est pas un manque, mais au contraire qu’elle permet un regard critique plus aigu.


 


 

Dès les premières minutes, Rodrigo Sorogoyen invente un rapport singulier entre réticence de la parole et visibilité. La scène d’ouverture dans un restaurant de Madrid, lieu de la première rencontre, consiste en un très long plan-séquence, en champ-contre champ, le dialogue témoignant de la joie des retrouvailles est vite altéré par des souvenirs que chacun interprète de façon totalement différente. Le souhait paternel de se rapprocher de sa fille devient impossible, le silence s’impose dans la frustration que le vin rouge, bu par Emilia, calme pour un temps. Plaçant la caméra derrière la tête du père, le cadrage du visage d’Emilia qui lui fait face, est pour moitié, occupé par la zone d’ombre de cette tête, manière purement visuelle d’indiquer comment l’existence de la fille se trouve, en grande partie, éclipsée, par ce père. Les nombreux plans, souvent longs et rapprochés, permettent au talent de Javier Bardem et de Victoria Luengo de déployer les diverses contradictions de ces deux personnages en travaillant la manière dont les corps et les regards compensent l’incommunicabilité tout en montrant que le passé traumatique revient à la moindre occasion.

Patrice Bougon
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026


L’Être aimé (El ser querido). Réal  : Rodrigo Sorogoyen  ; sc  : R.S. & Isabel Pena ; ph : Álex de Pablo ; mont : Alberto del Campo ; mu  : Olivier Arson  ; déc : Jose Tirado. Int  : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raoul Arevalo, Marina Fois, Mourad Ouani, Raúl Prieto, Melina Matthews, Laura Birn, Núria Prims, Malena Villa (Espagne, 2026, 135 mn).



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