Pour son deuxième film, Pierre Salvadori retrouve son comédien de Cible émouvante (1993) : "Guillaume Depardieu est un acteur expressionniste et paradoxalement intérieur. J’ai écrit le rôle de Fred en pensant à lui. Il a aussi sûrement un peu de moi, ce désir que tout aille bien, cette volonté d’insouciance un peu pathétique".
L’histoire est celle d’une galère au quotidien mais aussi et surtout d’une amitié partagée par deux hommes, qui n’en finissent pas de quitter l’adolescence. Personne n’a oublié Gene Hackman et Al Pacino dans L’Épouvantail (1), ni John Voight et Dustin Hoffman dans Macadam Cowboy (2). Dans le tandem comique des Apprentis, la différence physique accentue naturellement le sentiment de protection et de complémentarité qui unit Fred et Antoine.
Le premier est toujours décontracté. Il rêve à l’amour fou et a choisi la bohème parce que c’est romantique. Guillaume Depardieu, dans ce rôle, a reçu le César du meilleur espoir masculin en 1996.
Le second, à l’inverse, éternel angoissé, ne supporte pas le silence et le besoin de reconnaissance sociale l’obsède. François Cluzet interprète ce personnage un peu sombre qui sait rester drôle grâce à son humour. "François Cluzet a ce côté un petit peu fébrile, parfois douloureux, mais il sait jouer la comédie, il sait faire rire".
Le rire, chez Pierre Salvadori, se révèle libérateur. Car son film n’est pas seulement une comédie de caractères qui se contenterait d’enchaîner gags et rebondissements. Dès le plan fixe d’une porte fermée sur lequel défile le générique, Pierre Salvadori donne le ton : Antoine, d’une voix (off) pitoyable, lit le texte d’une lettre d’amour, infiniment recommencée, toujours froissée et qui ne manque jamais de finir dans la corbeille. L’air de rien, dix ans ont passé. Antoine habite toujours avec Fred, dans un appartement prêté, où ils ne sont jamais assurés de pouvoir rester. Face à cette instabilité, comment faire des projets de vie, si ce n’est d’avenir ?
Pour filmer les déboires et les désillusions de nos deux apprentis, le metteur en scène multiplie les ressources de l’invention. Fred fait l’objet de jeux de scène et de gags : amoureux, il se déshabille dans la foule ; déçu, il reçoit une vitrine qui se brise sur son dos. Chassés croisés et quiproquos répondent ainsi, dans une mécanique maîtrisée, à un comique de dialogues justes et toujours percutants. Avec la scène du braquage ou de la grand-mère dans la maison de retraite, Pierre Salvatori emprunte la voie du meilleur burlesque et rend hommage au ton et à l’humeur des vieilles comédies italiennes, qui "prennent leur époque en flagrant délit". Les Apprentis, enfin, se veut un film militant, car le cinéma, pour l’auteur, doit "refléter la possibilité d’être un humain sur terre". Pari réussi puisque, tantôt drôles, tantôt graves, Fred et Antoine ne manquent jamais d’humanité.
Nadine Guérin
Jeune Cinéma n°235, janvier 1996
1. "L’Épouvantail", Jeune Cinéma n°72, juillet 1973.
2. "Macadame Cow Boy" Jeune Cinéma n°43, janvier 1970.
Les Apprentis. Réal : Pierre Salvadori ; sc : P.S. & Philippe Harel ; ph : Gilles Henry ; mont : Hélène Viard ; mu : Philippe Eidel ; déc : François Emmanuelli ; cost : Valérie Pozzo di Borgo. Int : François Cluzet, Guillaume Depardieu, Judith Henry, Marie Trintignant, Claire Laroche, Philippe Girard, Bernard Yerlès, Serge Riaboukine, Évelyne Istria, Philippe Harel (France, 1995, 95 mn).