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Histoires parallèles (2026)
de Asghar Farhadi
publié le jeudi 14 mai 2026

par Francis Guermann
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2026

Sortie le jeudi 14 mai 2026


 


Depuis son film Le Passé, réalisé en 2013, le réalisateur iranien Asghar Farhadi a alterné ses tournages dans et hors de son pays (France, Espagne). Cette fois son film est entièrement réalisé à Paris, en langue et avec des interprètes français. Inspiré librement d’un épisode du Décalogue de Krzysztof Kiešlowski, Brève histoire d’amour (1988), il garde la précision formelle du réalisateur polonais, mais s’en éloigne à bien des égards, d’autres références apparaissant, de manière plus ou moins explicite, dans ce film pleins de fausses pistes et d’effets gigognes, d’une belle précision et d’une interprétation de haut niveau.


 


 


 

Sylvie (Isabelle Huppert), écrivaine en panne d’inspiration, épie ses trois voisins de l’autre côté de sa rue, qui travaillent dans un appartement transformé en studio de doublage son, occupés à enregistrer des bruitages pour un documentaire animalier. Ce trio est formé par Nita (Virginie Efira), Pierre (Vincent Cassel) et son jeune frère Christophe (Pierre Niney). Sylvie imagine une histoire d’amour et de jalousie entre ces trois personnes qui deviennent, détournées, les personnages de son prochain roman, lequel sera refusé par son éditrice (Catherine Deneuve dans un caméo de luxe).


 


 


 

Adam (Adam Bessa), jeune sans-abri qu’on voit dès les premières images du film, rencontre Céline (India Hair), la nièce de Sylvie, alors que celle-ci venait de se faire subtiliser son portefeuille dans une rame de métro et qui vint à son secours en rattrapant la voleuse. Céline propose d’aider Adam en lui présentant Sylvie pour qu’il l’aide à déménager son appartement qui devrait être mis en vente. L’arrivée d’Adam auprès de Sylvie, puis du trio de techniciens, va perturber totalement leurs vies.


 


 


 

La subtilité du film tient en ces passages presque indéfinis (légèrement soulignés par les costumes, la trame de l’image et les décors) entre la réalité vécue par les personnages et la fiction imaginée d’abord par Sylvie, puis imprégnant les autres personnages par glissements (ou contamination) successifs (de Sylvie à Adam, d’Adam à Nita, puis à Pierre et Christophe). La question du film devient alors la validité du réel, sujet à manipulation. L’emploi du son en est un des éléments, lorsqu’on se rend compte que le travail qui occupe Nita, Pierre et Christophe consiste à créer des sons artificiels pour un documentaire animalier, a priori le cinéma le plus proche du réel mais qui, pourtant, est un récit construit, accompagné par ces béquilles sonores que sont les bruitages.


 


 


 

Adam, qui est l’élément perturbateur des relations entre les personnages, est un être sans passé, sans domicile, sans biens, un exilé, une page vide ouverte sur le monde et qui va s’imprégner de ceux qu’il rencontre en les mettant inconsciemment en cause et les obligeant à réagir. Les autres personnages sont surchargés d’images, de sons, d’objets. Leurs appartements sont saturés de leurs habitudes, de leur culture, de leur passé. Ils sont pris par surprise dans les rets de cette perturbation mais cela ne les changera pas.


 


 


 

Il y a quelque chose d’inactuel dans le traitement de ces histoires parallèles. La situation temporelle du film est indéfinie, parfois parsemée d’anachronismes mettant en doute sa tenue à l’heure actuelle. S’il s’agit de reconnaître précisément notre époque, l’absence de signes tangibles de contemporanéité (voitures, ère numérique, smartphones, ordinateurs, actualités, signes de la communication effrénée que nous vivons) paraît être une élimination volontaire des précipitations de notre temps. On oscille imperceptiblement entre des époques - la fin des années 1980, moment du film de Krzysztof Kiešlowski qui inspire Histoires parallèles, et le présent de 2026. Et même, des références explicites à des œuvres anciennes, comme celle donnée plusieurs fois au roman de Georges Simenon, Les Fiançailles de Monsieur Hire (1) participent à donner au film de Asghar Farhadi une distance avec le contemporain.


 


 


 

Le réalisateur s’affranchit de vraisemblances si elles ne sont pas au cœur de son film. Il alterne la précision absolue des scènes et de sa direction d’acteurs avec l’absence d’explicitations, au risque d’une apparence d’inachevé, agissant comme un artiste qui n’aurait plus le soucis de la beauté formelle absolue. Les dernières œuvres de Michel-ange gardent les traces du burin, celles de Delacroix portent encore visibles les esquisses préalables. Un film étant une conjonction complexe d’éléments visuels et sonores, de performances techniques et humaines, Asghar Farhadi prend le parti tout à fait cohérent de réaliser une œuvre qui s’inscrit pleinement dans l’histoire des arts. Détachée des injonctions, éloignée des académismes paradoxaux que sont les attentes culturelles, sociales et politiques. En d’autres termes, déjouant ce que, à l’heure précise actuelle, un réalisateur iranien exilé serait en devoir d’accomplir. En cela, la place est donnée au spectateur, et pour longtemps, d’en faire sa propre interprétation. Cela s’appelle la liberté.

Francis Guermann
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026

1. Le roman de Georges Simenon, publié en 1933, a été adapté par Julien Duvivier en 1946, Panique, avec Michel Simon et Viviane Romance, puis par Patrice Leconte en 1989, Monsieur Hire, avec Michel Blanc et Sandrine Bonnaire.


Histoires parallèles. Réal : Asghar Farhadi ; sc : A.F. & Saeed Farhadi ; ph : Guillaume Deffontaines ; mont : Hayedeh Safiyari ; mu : Zbiniew Preisner ; son : Pierre Mertens, Paul Heymans & Mathieu Michaux. Int : Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney, Adam Bessa, India Hair, Catherine Deneuve (France-Belgique-Italie, 2026, 139 mn).



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