Auteur d’une bonne vingtaine de longs-métrages, dont l’un de ses plus célèbres en 2000, Pain, Tulipes et Comédie (Pane e tulipani), primé par 5 Rubans d’argent et 9 David di Donatello. Silvio Soldini découvre un best-seller italien de Rosella Postorino, qui raconte la vie de Margot Wölk, cette Allemande qui, à la fin de la vie, à 95 ans, a dévoilé qu’elle avait fait partie d’un groupe de jeunes femmes qui, à partir de 1942, ont été forcées de goûter les repas pour Hitler, lors de son séjour dans le quartier général "die Wolfsschanze", ("la Tanière du Loup"), pour tester s’ils n’étaient pas empoisonnés. Le roman de Rosella Postorino a remporté le prix littéraire Campiello, son premier roman traduit en anglais sous le titre At the Wolf’s Table (À la table des loups).
Aidé d’un nombre certain de scénaristes et d’auteurs, dont Doriana Leondeff, Cristina Comencini, Giulia Calenda, Ilaria Macchia et Lucio Ricca, avec une production tripartite (Italie, Suisse et Belgique), Silvio Soldini réalise avec succès ce magnifique film avec une équipe d’acteurs entièrement allemands. En effet, les comédiens sont absolument géniaux et bien dirigés, au premier desquels on retiendra surtout les deux rôles clés - Elisa Schlott et Max Riemelt dans les rôles antinomiques de la goûteuse passionnée et l’Obersturmführer cruel mais parfois déchiré - ce qui risque d’arriver encore une fois à une partie de la critique attachée à un certain manichéisme. Ils ne sont pas les seuls, car les soldats allemands, les autres goûteuses et les locaux sont criants de vérité et de talent.
De plus, et c’est très important pour les films historiques, la reconstitution à la fois des décors, Paola Bizzarri et Igor Gabriel, des costumes et des attitudes, tout dans le moindre détail est parfaitement réaliste. De même, bien sûr, la nourriture destinée au Führer est d’un grand raffinement en contraste avec l’horreur de cette violence qui semble ne vouloir jamais finir. Tout est parfaitement reconstitué sans pathos, ni drama excessifs mais avec un sérieux pour rendre compte à la fois de la tragédie du nazisme et de l’abandon de toute liberté dans un monde rêvé par Hitler, fait de soumission et de terreur. Avec la musique de Mauro Pagani et la photographie de Renato Berta, l’ensemble est d’une grande tenue.
Le film pose mille questions, mais celle qui semble la plus importante est de montrer à l’écran une communauté de femmes pas si soumises que ça, contraintes par les nazis de faire ce sale boulot, et l’enfermement qu’elles subiront peu à peu, puis le fiel qui se déverse lentement sur cette petite collectivité. Elle est forcée de subir les caprices d’un régime absurde qu’on voit couler sous nos yeux, avec des histoires qui s’entremêlent et qui, toutes, parlent de la guerre, de l’avortement, du pouvoir des hommes sur les femmes, de l’antisémitisme, du poison comme métaphore de la haine du dictateur, du pouvoir politique d’une sorte de père Ubu qui aurait encore plus que les autres perdu la boule, et de l’angoisse permanente de la mort…
C’est aussi la peinture d’un monde féminin qui, malgré l’envie et des caractères parfois opposés, tente coûte que coûte de se soutenir et de résister, notamment dans la dernière scène sur les rails. Silvio Soldini met en scène un drame captivant sur la résistance et la solidarité féminines qui, malgré - ou précisément grâce à - son cadre sombre en pleine Seconde Guerre mondiale, revêt une validité universelle et, compte tenu de la situation politique mondiale, une actualité brûlante. Un film aussi important que passionnant, avec de grandes actrices, qui vous tient en haleine jusqu’à la fin.
Jean-Max Méjean
Jeune cinéma en ligne directe.
Les Goûteuses d’Hitler (Le assaggiatrici). Réal : Silvio Soldini ; sc : S.S., Doriana Leondeff, Lucio Ricca, Cristina Comencini, Giulia Calenda & Ilaria Macchia, d’après le roman de Rosella Postorino (2018) ; ph : Renato Berta ; mont : Carlotta Cristiani & Giorgio Garini ; mu : Mauro Pagani ; déc : Paola Bizzarri & Igor Gabriel. Int : Elisa Schlott, Max Riemelt, Thea Rasche, Alma Hasun, Esther Gemsch, Jürgen Wink, Emma Falck, Olga von Luckwald, Berit Vander, Kriemhild Hamann (Italie-Belgique-Suisse, 2025, 123 mn).