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Leaving Las Vegas (1995)
de Mike Figgis
publié le mercredi 20 mai 2026

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle En compétition du Festival international de San Sebastián 1995
Oscar 1996 du meilleur acteur pour Nicolas Cage

Sorties les mercredis 20 mars 1996 et 20 mai 2026


 


Leaving Las Vegas est le quatrième long métrage tourné en Amérique par le metteur en scène britannique Mike Figgis, après Internal Affairs (1990), Liebestraum (1991) et Mr Jones (1993). Le film est l’adaptation du roman semi-autobiographique éponyme du jeune auteur John O’Brien (1960-1994), qui décrit les derniers moments d’un écrivain alcoolique, scénariste à Hollywood. Y ayant brûlé ses vaisseaux, le protagoniste décide de partir pour Las Vegas afin de boire jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le livre, paru en 1990, attira l’attention de Mike Figgis. La réalité rejoignant la fiction, John O’Brien se tira une balle dans la tête deux semaines après avoir appris que son récit serait porté à l’écran.


 


 

En pré-générique, on assiste au départ de Hollywood de Ben Sanderson (Nicolas Cage) après avoir reçu un généreux chèque de licenciement. Dans un drugstore, Il remplit à ras bord un caddie de litres de tord-boyaux, passe chez lui où il détruit photos et souvenirs. "Je ne sais pas, dit-il, si je bois parce que ma femme m’a quitté ou si elle m’a quitté parce que je buvais". Puis met le peu d’effets qu’il possède encore dans sa voiture et traverse le désert du Nevada, direction Las Vegas, le paradis où les bars ne ferment jamais. Le film est sorti un an après Casino de Martin Scorsese (1995), et peu avant Fear and Loathing in Vegas de Terry Gillian (1998). Ben n’est pas venu à Vegas "faire des affaires" ou tenter sa chance. Installé dans un motel miteux, il est résolu à jouer sa dernière carte : sa propre vie. Le choix du lieu élu pour mourir le rapproche du Joueur de Dostoïevski. Mais il n’entrera qu’une fois, brièvement, dans un casino, pour s’y faire écraser le nez et être invité à ne plus jamais s’y représenter. Il a fait scandale, saisi d’un accès de delirium tremens. Ces établissements ont leur étiquette.


 


 

Le film présente des différences notables avec le livre. Ceci est dû à des décisions pour ce qui est du découpage, à la réduction du nombre d’épisodes pornographiques et surtout à l’interprétation que donne Nicolas Cage du personnage principal. Le héros de John O’Brien est une épave à qui il arrive de passer ses nuits, ivre mort, dans les toilettes publiques. Un buveur mélancolique, méticuleux dans son avilissement, "l’architecte infatigable de sa propre défaite". Nicolas Cage apporte à Ben une légèreté fitzgéraldienne. Par son entrain, la sympathie qu’il suscite chez le spectateur, le comédien réussit à le rendre attachant. Ben a relativement peu de crises. Son comportement est celui d’un original qui détonne constamment dans le monde qui l’entoure, même lorsqu’il ne trouble pas l’ordre public. Il est trop jovial, euphorique, extravagant dans sa gestuelle. Il fait des jeux de mots et use de tournures paradoxales. Il désarçonne par son sens de la répartie. Aux questions qu’on lui pose, il répond par d’autres questions, fort bien tournées, qui rappellent l’écrivain et poète qu’il fut : "Boire, est-ce une façon de vous tuer ?. Ou bien me tuer une manière de boire ?"


 


 

Ce refus de quémander la pitié le rapproche de Sera (Elizabeth Shue), la travailleuse du sexe qu’il avait failli renverser en voiture lors de son arrivée à Vegas. Un bref rendez-vous tarifé s’en était suivi. Puis d’autres rencontres, jusqu’à ce que Sera accueille Ben chez elle. Une romance se dessine. Chez la jeune femme, les raisons de l’autodestruction sont plus obscures. Ses relations avec son proxénète letton Yuri (Julian Sands) sont de type sado-masochiste. À la merci de la pègre et de la violence de certains clients, elle est dans une situation plus grave que celle de Ben. Une scène particulièrement sordide, filmée en noir & blanc et vidéo, illustre cet état de fait. Un trio de baseballers adolescents la soumet à tous les fantasmes et sévices qu’autorise l’argent de papa. Dans le roman, cette séquence ouvrait le récit, raison pour laquelle plusieurs maisons d’édition refusèrent le livre (2). Sera est impitoyable avec elle-même. Elle incarne une forme de stoïcisme. Seul un chauffeur de taxi afro-américain lui demandera pour quelles raisons elle accepte de se laisser maltraiter, "alors qu’elle est si belle".


 


 

Tous deux des figures de la marginalité, ils vivent le mirage de l’amour fou. Il l’appelle son "ange", épelle son nom avec ravissement. Elle tente de le libérer de ses démons. Dans le rôle d’une femme éperdue d’amour par manque d’amour, Elizabeth Shue est remarquable elle aussi. Mais Ben refuse de saisir la chance qui lui est offerte. Il a défini d’entrée de jeu les limites à ne pas dépasser : "Tu fais le trottoir. Je suis un ivrogne. Ne me demande jamais d’arrêter de boire".


 


 

Mike Figgis a filmé cette histoire d‘addiction, d’amour et de mort avec une caméra 16 mm, à Las Vegas on location, sans autorisation, sans être affilié à un syndicat professionnel américain et malgré l’hostilité des casinos. Certaines scènes ont dû être réalisées en une seule prise. Filmées généralement caméra à l’épaule, elles prêtent au récit un tour documentaire. Pour accentuer le caractère spontané qu’il recherchait, Mike Figgis a envoyé ses acteurs improviser dans le cadre réel. L’importance du lieu, mythe américain, fait de Vegas à la fois le décor et le troisième personnage du film. Mike Figgis a déclaré : "Notre première pensée bien sûr : l’électricité gratuite. Et des couleurs en abondance. Ainsi, il n’était pas nécessaire de modifier nos lumières […] Cette production a vraiment été une masterclass de production à petit budget, une leçon de vol opportuniste". La restauration numérique est splendide. Comme lui, on se félicite aujourd’hui qu’il ait capté suffisamment de matière dans la rue pour avoir rendu authentique un film du faux-semblant.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Une traduction du livre est parue en 1994 chez Feltrinelli, en France chez Payot & Rivages en 1997, mais est aujourd’hui introuvable. Au Royaume Uni, une réédition a eu lieu chez Grove Press en 2017.

2. Interview de Erin O’Brien, sœur de l’écrivain (et écrivaine elle-même), parue sur le site italien StradaNova.


Leaving Las Vegas. Réal, mu, sc Mike Figgis, d’après le roman de John O’Brien : Mike Figgis ; ph : Declan Quinn ; mont : John Smith ; déc : Waldemar Kalinowski ; cost : Laura Goldsmith. Int : Nicolas Cage, Elisabeth Shue, Julian Sands, Richard Lewis, Steven Weber, Emily Procter, Valeria Golino, Shawnee Smith, Carey Lowell (USA, 1995, 111 mn).



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