home > Expos > Autres expositions (2015-2026) > Expositions 2026 > Marilyn Monroe (1926-1962)
Marilyn Monroe (1926-1962)
Célébrer la star, exposer l’actrice
publié le samedi 23 mai 2026

Un centenaire
par Nicolas Villodre
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026


 


Jusqu’au 26 juillet 2026, il est possible de visiter l’exposition Marilyn Monroe de la Cinémathèque française ((8 avril-26 juillet 2026). Celle-ci est remarquable par sa qualité artistique et parce qu’elle prouve que l’illustre maison fondée par des hommes - Henri Langlois (1914-1977), Georges Franju (1912-1987), Jean Mitry (1904-1988) et Paul Auguste Harlé (1891-1962) -, actuellement gouvernée par la gente masculine, peut faire la place belle aux femmes, qu’elles soient devant ou derrière la caméra. Aussi bien dans sa programmation que dans sa politique d’expositions. Le hasard faisant bien les choses, l’exhibition a été confiée à une commissaire, Florence Tissot, cadre de l’établissement (1). Dans le catalogue publié à l’occasion du centenaire de la star hollywoodienne, Florence Tissot précise son intention de montrer "l’actrice au travail derrière ce personnage de blonde idiote", qui est dans la continuité d’une première carrière de pin-up ne faisant ou ne sachant que poser. Elle cite à cet égard trois machos la disqualifiant : "Elle savait quel effet elle avait sur les hommes. Et c’est tout" (Fritz Lang) ; "Elle ne jouait pas" (John Huston) ; "Dans tout ce qu’elle fait, elle est elle-même" (Arthur Miller). Le visiteur pénètre dans la galerie du 5e étage du bâtiment de Frank Gehry par un rideau déchiré sur lequel est imprimé un photogramme du visage de Marilyn en gros plan provenant du film Niagara de Henry Hathaway (1952).


 


 

Peu de fétiches encombrent les salles mises à disposition à Bercy : une paire de souliers somme toute assez banals, des robes et des répliques de tenues de scène - notamment la copie de celle, cousue à même le corps, destinée à faire la fête (d’anniversaire) au président Kennedy le 19 mai 1962, au Madison Square Garden -, un soutien-gorge pointu de 37 pouces modèle "bullet bra" et un flacon de petite contenance du n°5 de Chanel datant des années 1950-1960. L’expo présente aussi des pages dactylographiées de scénarios annotées par la comédienne, en particulier celui de Daniel Taradash pour le film Don’t Bother to Knock (1952).


 


 

Une part de la filmographie officielle de l’actrice est complétée par un bref métrage muet en 8 mm, The Girl (1946), et des actualités de sa tournée de 1954 en Corée pour soutenir les GI. Les extraits projetés suivent, grosso modo, l’ordre chronologique (2). Des affiches de films, une d’entre elles "décollée" par Mimmo Rotella (1918-2006), quatre tirages récents des sérigraphies de Andy Warhol (1928-1987) intitulées Coloured Marilyns (1962) recyclant le portrait photogénique de la star pris par Gene Kornman vers 1952, des agrandissements de photos de tournage et de documents d’époque réalisés avec soin par le photographe Stéphane Dabrowski permettent de contextualiser les étapes de sa carrière. Nous avons apprécié les tirages exceptionnels obtenus d’après les originaux ou à partir de fichiers en haute définition. Les images en mouvement et les clichés fixes de différents formats ont valeur plastique et rythment la déambulation. Ces signes ne sont ni trop, ni trop peu. Judicieusement répartis, suspendus, mis sous cloche, ils ne saturent pas l’espace.


 


 

Rares sont les occasions d’avoir accès aux œuvres photographiques elles-mêmes plutôt que leurs pâles copies, la plupart du temps riquiqui, illustrant magazines populaires et ouvrages en papier glacé (3). Nous découvrons, au bon format, les tirages flambant neufs de la magnifique série de 1958 par Richard Avedon (1923-2004) dans laquelle Marilyn rend hommage à ses collègues stars et divas du temps passé : Lillian Russell (1860-1922), Marlene Dietrich (1901-1992), Jean Harlow (1911-1937), Clara Bow (1905-1965) et Theda Bara (1885-1955). Du coup, les clichés contemporains lui rendant la pareille à la sortie de l’expo peuvent paraître convenus, que ce soit celui de Madonna dans un de ses clips et de Winnie Harlow portant toutes deux la robe rose de Gentlemen Prefer Blondes ou de Jennifer Miller en femme à barbe parodiant le nu du fameux calendrier, et Amanda Lepore dans la mise en abyme de David LaChapelle - Marilyn d’après Andy Warhol, d’après Gene Kornman (1897-1978).`


 


 

Il ressort de notre visite que le début et la fin de carrière à Hollywood sont marqués par des stripteases : celui de 1949, capté par le photographe amateur Tom Kelley (1914-1984), qui orna le calendrier Lang’s Auto Glass Co. en 1952, avant d’être repris sans scrupule ni autorisation par Hugh Hefner (1926-2017) dans le n°1 de Playboy, en janvier 1953. Le corps de Marilyn a été mis à nu, discrètement remodelé, éclairé de milliers de watts, reproduit à l’infini par plusieurs centaines de photographes et de caméramen (4). Dans un extrait de Sois belle et tais-toi ! de Delphine Seyrig (1976), diffusé en vidéo, Jane Fonda évoque les canons de la beauté des studios et la marchandisation des actrices au début des années 1960. Le département maquillage des studios qui avaient créé toutes les grandes vedette - Greta Garbo (1905-1990), Carole Lombard (1908-1942) et les autres - voulait que le dentiste lui brise la mâchoire pour creuser ses joues, et Jack Warner lui demanda de mette des faux seins et de se teindre en blonde (5).


 


 

Rappelons en passant qu’une chirurgie "esthétique" mal maîtrisée avait contribué à mettre fin à la carrière de Ivan Mosjoukine (1887-1939), qui avait tenté sa chance à Hollywood en 1926. D’après Ginette Vincendeau, Marilyn Monroe suivit les conseils de son imprésario Johnny Hyde. Elle eut droit aux retouches du Dr Michael Gurdin qui refit son nez et son menton. Les interventions étant relativement discrètes, Marilyn conserva les proportions de son visage. Ginette Vincendeau rappelle aussi que le top model dut "se battre pendant des années pour se faire une place dans le cinéma en passant par le casting couch (équivalent de la "promotion canapé"). Lorsqu’elle obtient son premier vrai contrat, elle fait cette remarque glaçante : "Bon, c’est la dernière pipe que je suis obligée de faire". Dans son article, Paul McDonald souligne le rôle des services publicitaires et marketing des studios qui fournissaient aux exploitants des "critiques préparées" et des bandes-annonces ayant valeur de "récits secondaires", des "paratextes" plus ou moins fidèles aux films eux-mêmes.


 


 

Les extraits de longs métrages sélectionnés permettent de jauger ou juger du jeu de la comédienne. On s’aperçoit qu’elle a créé un style faussement naïf qui use d’un phrasé enfantin et tire profit de sa sensualité, une diction démarquée de celle de certaines créatures et pin-ups hollywoodiennes des générations précédentes - on pense aux deux Betty, Betty Boop et Betty Grable (1916-1973),, vedettes de la Fox des années 1930 et 1940. On retrouvera trace de ce ton ingénu, innocent, légèrement puéril, de cette voix maniérée, hésitante et soufflée, proche du gazouillis, chez une star française comme Brigitte Bardot - à laquelle la compare d’ailleurs Ginette Vincendeau. Des films comme Niagara ou The Misfits mettent en valeur ses qualités dramatiques, mais également une persona plus ambiguë. Qui plus est, contrairement à Louise Brooks (1906-1985) et à Greta Garbo, Marilyn fut aussi une excellente chanteuse.


 


 

Dans sa contribution au catalogue, Salomé Bilheran observe la récurrence de la mise à nu de Marilyn Monroe, au sens propre comme au figuré. Étrangement, au tout début et à la toute fin de carrière. Du n°1 de Playboy publié par Hugh Hefner le 1er décembre 1953 aux prises de vue de 1962 du film de George Cukor, Something’s Got to Give, resté inachevé faute de combattante, et aux photos de tournage commandées par Paris-Match à Lawrence Schiller (6). L’actrice s’était livrée à une mise à nu plus profonde : son travail sur elle-même à l’Actors studio, sous la houlette du couple Paula & Lee Strasberg, et ses velléités de psychanalyse auprès de la propre fille Freud, Anna Freud (1895-1982) - lors du tournage à Londres de The Prince and the Showgirl en 1956-1957 - ainsi que du psychiatre trouble d’Hollywood, Ralph Greenson (1911-1979). L’exposition comprend une photo prise par la police peu de temps après le décès de Marilyn Monroe survenu dans la nuit du 4 au 5 août 1962, qui montre une console encombrée de médicaments dans la chambre à coucher de sa maison de Brentwood. S’y accumulent des boîtes de barbituriques et de somnifères, une bouteille vide de Nembutal et une autre de chloral hydrate. Le rapport d’autopsie constate un taux très élevé d’hydrate de chloral dans le sang. La dépendance affective de la star, son addiction aux substances disponibles à gogo, leur surdose - accidentelle ou non - expliquent sa mort prématurée à l’âge de 36 ans. On peut considérer que Marilyn fut immolée sur l’autel hollywoodien, aux pieds des monts Santa Monica. Cité des Anges.

Nicolas Villodre
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026

1. Cf. le catalogue de l’exposition, Florence Tissot, éd., Marilyn Monroe, catalogue, Paris, Cinémathèque française / GrandPalais / RmnÉditions, 2026, 296 pages.
Les programmes récents Mae West, Nasty Women, les rencontres et conférences Femmes de cinéma, le cycle actuel Greta Garbo contrastent avec une majorité de séances vouées aux acteurs et aux réalisateurs. De même, l’expo sur les robes au Pavillon des arts de 2001, Viva Varda en 2024, et celle, maintenant, sur Marilyn Monroe sont les exceptions à la règle en la matière depuis des années. On pense aux événements consacrés à Stanley Kubrick, Tim Burton, Georges Méliès, Étienne-Jules Marey, Renoir-Renoir, Sacha Guitry, Pedro Almodóvar, Wes Anderson, James Cameron, Orson Welles, etc. Cela n’empêche pas que les hommages à Étienne-Jules Marey (1830-1904) en 2000 et à Georges Méliès (1861-1938) en 2002 à l’Espace Electra, et l’exposition sur la "Machine cinéma" en 2016 à Bercy restent des modèles du genre.

2. Notamment des extraits de Don’t Bother to Knock de Roy Ward Baker (1952) Monkey Business de Howard Hawks (1952), Niagara de Henry Hathaway (1952), Gentlemen Prefer Blondes de Howard Hawks (1953), The Seven Year Itch de Billy Wilder (1954), Some Like it Hot de Billy Wilder (1958), Something’s Got to Give de George Cukor (1962)...

3. Sont accrochées ou mises sous verre les revues d’après-guerre Models (1949), Foto Parade (1952), Sir, Photoplay, Glamourous Models, Les Cahiers du cinéma et Playboy.

4. Nous avons dressé une liste non exhaustive de photographes : Slim Aarons, Bernie Abramson, Eve Arnold, Zinn Arthur, Richard Avedon, Ernest Bachrach, Ed Baird, Larry Barbier, Baron, George Barris, Cecil Beaton, Anthony Beauchamp, Bob Beermann, Hal Berg, Bernard of Hollywood, Carlyle Blackwell Jr, John Bryson, Bill Burnside, Tom Caffrey, Lee Caloia, David Conover, Cornell Capa, Jack Cardiff, Jock Carroll, William Carroll, Dave Cicero, Edward (Ed) Clark, Henri Cartier-Bresson, David Conover, Ed Coonenwerth, Henri Dauman, Bruce Davidson, André de Dienes, Nat Dillinger, Alfred Eisenstaedt, Glenn Embree, John Engstead, Ed Feingersh, Peter Fland, John Florea, Len Globus, Allan Grant, Bud Graybell, Earl Gustie, Ernst Haas, Philippe Halsman, James Haspiel, Bob Henriques, Joseph Hepner, Potter Hueth, George Hurrell, Joseph Jasgur, Tom Kelley, Douglas Kirkland, Gene Kornman, Hans Knopf, Larry Kronquist, Bob Landry, Earl Leaf, Lee Lockwood, Joshua Logan, Harold Lloyd, Peter Mangone, Paul Mechling, John Miehle, George Miller, Richard C. Miller, Jimmy Mitchell, Earl Moran, Inge Morath, Nikolas Muray, Arnold Newman, Leif-Erik Nygards, Don Ornitz, Gordon Parks, Paul Parry, Carl Perutz, Ed Pfizenmaier, Frank Powolny, David Preston, Bert Reisfeld, Willy Rizzo, Ben Ross, Bob Sandberg, Lawrence Schiller, Sam Shaw, Joe Shere, George Silk, Eric Skipsey, Phil Stern, Dennis Stock, Earl Theisen, John Vachon, Seymour Wally, Weegee, Leigh Wiener, Laszlo Willinger, Bob Willoughby, Gary Winogrand, Raphael Wolff, William Read Woodfield, Jerome Zerbe.

5. Sois belle et tais-toi ! de Delphine Seyrig (1976), Centre audiovisuel Simone-de- Beauvoir. Elle se souvient aussi que le réalisateur de Tall Story (1963), Joshua Logan, lui avait dit : "Avec le nez que tu as, tu ne vas jamais pouvoir jouer la tragédie". Jane Fonda conclut : "J’étais un produit du marché et il fallait bien que je m’arrange pour me rendre commerciale. Parce qu’on allait investir de l’argent sur mon dos".

6. Marilyn Monroe fait de nouveau la couverture de Paris-Match. Dans le numéro du 13 mai 2026, le magazine publie un entretien avec le photographe Lawrence Schiller, âgé de 89 ans, et des extraits du livre récent de Richard Meryman & Allan Grant, Marilyn. The Lost Photographs, The Last interview, disponible en anglais (San Francisco, Weldon Owen, 2026). Y est notamment rappelé que, durant les vingt ans qui ont suivi la mort de Marilyn, son ex-mari Joe DiMaggio commanda au fleuriste proche du cimetière Memorial Park de Westwood, à Los Angeles, six roses rouges à déposer chaque semaine sur sa tombe. Un court extrait du dernier entretien de la comédienne est également disponible sur le site du magazine.



Revue Jeune Cinéma - Mentions Légales et Contacts