par Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2026
Sortie le mercredi 20 mai 2026
Peut-on (doit-on ?) blâmer un réalisateur qui nous paraît faire toujours un peu le même film ? C’est ce que l’on reprochait déjà à Federico Fellini et à Ingmar Bergman, cités dans Autofiction. Et serait-ce l’apanage des génies ? Cependant, c’est, hélas, ce qu’il semble arriver à son tour à Pedro Almodóvar, car Autofiction - qui cependant annonce honnêtement la couleur - est plein de "déjà-vu" très gênants : appartements à la décoration froide et léché, dialogues dignes du pire roman-photo, sentimentalisme à gogo, femmes au bord de la crise de nerfs, jeune homme sexy, et on en oublie sans doute. Bref, le Pedro Circus dans toute sa splendeur sauf que, maintenant, ça ne prend plus trop.
On ressent même comme une sorte d’ennui diffus, même si le film dure moins de deux heures. En espagnol, il s’intitule Amarga Navidad, soit "Noël amer" en français, qui est tout de même plus intrigant que Autofiction. De plus, l’œuvre rappelle le scénario de Douleur et gloire (2019) (1), en moins percutant toutefois, dans cette mise en scène d’un réalisateur nostalgique en panne d’inspiration, qui ressemble à Pedro Almodóvar, sorte de Douglas Sirk fatigué, la magie de l’argentique et l’authenticité dans le mélo en moins.
En effet, depuis La Mauvaise Éducation (2), en 2004, le cinéma de Pedro Almodóvar s’est tourné vers un formalisme dont il a le secret, mais est devenu, à la longue, une manière de griffe. Car ses films sont reconnaissables entre mille : plans posés sur des personnages "à peine" caricaturaux, dialogues de romans de gare, lumière crue, musique sirupeuse, couleurs saturées, intrigue alambiquée, citations de chansons de variété, diégétiques ou non, notamment ici "La llorona" de la chanteuse Chavela Vargas, dans une séquence très artificielle.
On n’est donc pas étonné du phénomène de paramnésie qui court sur tout le film : situation style drama où le cinéaste confond parfois sensibilité avec sensiblerie ; présence de deux lieux emblématiques pour le réalisateur, la Madrid de sa jeunesse et l’île de Lanzarote, montrée comme magique et déjà filmée dans Étreintes brisées (2009) (3) ; musique de Alberto Iglesias, magnifique mais un peu répétitive - on retrouve ici celle, inoubliable, de Parle avec elle (2002) au bémol près (4). Ainsi, on dirait que ce dernier film est mixé par une IA madrilène qui compilerait un peu tout, surtout Étreintes brisées , Volver (5) et Parle avec elle. Du coup, cette coterie de femmes devient parfois "Pleure avec elle", mais surtout pas le harem de Huit et demi (1962), ou la "gémellité" de Persona (1966).
Bien sûr, Autofiction possède des qualités de construction, d’obsession de la belle œuvre et de la netteté des images, mais tout cela culminait déjà dans son fim précédent, froid comme une chambre mortuaire malgré ses couleurs vives, La Chambre d’à côté (2024). Dans sa note d’intention, Pedro Almodóvar propose lui-même des clés, mais elles sont superflues, car si on comprend dès le début que méta-film et Pirandello sont convoqués, on ne sait pas dans quel but. Le film a eu droit à Cannes à une standing ovation, ce qui ne signifie plus grand-chose. Le jury suivra-t-il et le réalisateur obtiendra-t-il avec ce digest de son œuvre la Palme d’or tant espérée ?
Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n° 444)445, été 2026
1. "Douleur et gloire", Jeune Cinéma n°395, été 2019.
2. La Mauvaise Éducation Jeune Cinéma n°290, été 2004.
3. Étreintes brisées, Jeune Cinéma n°324-325, été 2009.
4. "Parle avec elle", Jeune Cinéma n°274, mars-avril 2022.
5. "Volver", Jeune Cinéma n°303-304, été 2006.
Autofiction (Amarga Navidad). Réal, sc : Pedro Almodóvar ; ph : Pau Esteve Birba ; mont : Teresa Font ; mu : Alberto Iglesias. Int : Leonardo Sbaraglia, Barbara Lennie, Aitana Sanchez-Gijon, Victoria Luengo, Patrick Criado, Rossy de Palma (Espagne, 2026, 111 mn).