par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
Sélection officielle Hors compétition du Festival de Cannes 2026
Sortie le mercredi 27 mai 2026
Comme dans son film précédent Place publique (2018) (1), Agnès Jaoui décrit un microcosme. De l’unité de temps et de lieu du premier, elle n’a gardé que le lieu où se déroule presque totalement l’action, cette fois étirée sur quelques jours, entre répétitions et représentation. Le lieu, ce sont les ruines du château de Lacoste, où plane encore l’ombre de Sade - mais on ne se souvenait pas qu’il y avait là un amphithéâtre. L’action, la mise au point d’une version des Noces de Figaro, classique, c’est-à-dire straight, non revisitée au prisme de la modernité. La modernité, elle va surgir au coin du bois, au prétexte de la main du baryton sur la taille de la soprano, qui va déclencher un hourvari chez quelques membres féminins de la troupe : il y a là une agression sexuelle caractérisée, tout à fait représentative de la domination masculiniste qui, etc. Sans avoir vérifié, il nous semble bien que, dans l’argument, le comte Almaviva serre de près Suzanne, la camériste de son épouse, et qu’il est difficile de faire croire à son désir sans qu’il le manifeste, ne serait-ce que par un rapprochement physique esquissé. Mais il n’est plus question de badiner avec l’amour.
Le petit groupe de militantes conduites par Eye Haïdara va donc partir en guerre contre le chanteur, qui souffre en outre d’une réputation de séducteur à l’ancienne, et réclamer son remplacement, sous peine d’une grève, préjudiciable à la veille, ou presque, de la générale. La menace repose sur ce point de détail minuscule, d’autant que le geste d’Almaviva était demandé par la metteuse en scène, débutante obsédée par la promotion de la sororité et la dénonciation de l’enfer du patriarcat - c’est d’ailleurs une faiblesse du scénario : qui oserait confier une telle production à un personnage aussi ridicule, incapable de diriger des acteurs ou d’émettre une pensée hors clichés ?
Mais cette menace, aussi peu justifiée qu’elle soit, amène les protagonistes masculins d’un âge certain - Daniel Auteuil en priorité - à s’interroger sur les conduites qu’ils ont pu tenir, à une époque où les questions sur les relations amoureuses ou sexuelles ne se posaient pas, ou tout au moins pas dans les termes d’aujourd’hui. La panique du comédien devant l’éventualité de la découverte d’une pratique alors jugée normale mais désormais condamnable est assez drôle, amèrement. Agnès Jaoui a beau le rassurer - ils ont apparemment eu une liaison et elle n’a rien à lui reprocher -, le ver est dans le fruit, tel le canard du doute aux lèvres de vermouth de Maldoror. En tout cas, la question est posée, d’une manière non-caricaturale, malgré les ardeurs rigoristes de Eye Haïdara et de son groupe, de la relativité des rapports intergenres au fil du temps. Le mouvement Metoo, malgré les excès difficiles à éviter puisque c’est le propre des chamboulements de chambouler, a constitué un détonateur impossible à ne pas prendre en compte. La narration ne se réduit pas à ce questionnement, mais il la nourrit.
À part ça, on retrouve les éléments traditionnels d’une expérience de groupe sur le montage d’une représentation théâtrale, avec les antagonismes habituels, les micro-relations d’amitié, les drames, les erreurs et les crises d’ego. Cette dynamique, l’actrice-réalisatrice l’assure, avec la maîtrise qu’on lui connaît depuis Le Goût des autres, il y a déjà vingt-six ans, et qu’elle n’a jamais cessé de démontrer, même dans des titres qu’on aime moins, Au bout du conte (2013) par exemple (2), (mais une nouvelle vision changerait sans doute notre souvenir).
Elle a déclaré plaisamment, dans un entretien récent, qu’il lui avait fallu quatre coscénaristes pour remplacer Jean-Pierre Bacri. L’irremplaçable aurait peut-être évité certaines longueurs. Il s’agit certes d’un film sur un opéra, mais on y chante beaucoup, alors que ce n’est pas l’essentiel, ou ce deus ex machina inconnu qui produit, après une série de répétitions catastrophiquement cafouilleuses, une représentation finale en apothéose. Mais qu’importe, L’Objet du délit comporte, outre Mozart, suffisamment de richesses à savourer, la découverte de Tiphaine Daviot et la confirmation, enfin, de Oussama Khaddam, pour ne pas bouder notre plaisir.
Lucien Logette
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
1. "Place publique", Jeune Cinéma en ligne directe.
2. "Au bout du conte", Jeune Cinéma n°350-351, printemps 2013.
L’Objet du délit. Réal : Agnès Jaoui ; sc : A.J., Emmanuel Salinger, Laurent Jaoui, Noé Debré & Florence Seyvos ; ph : David Chizallet ; mont : Christel Dewynter. Int : Agnès Jaoui, Daniel Auteuil, Eye Haïdara, Claire Chust, Oussama Kheddam, Tiphaine Daviot, Pierre Mille, Vincenzo Amato, Jacques Weber (France, 2026, 133 mn).