par Claude Benoît
Jeune Cinéma n°109, mars 1978
Sorties les mercredis 21 avril 1976, 10 avril 2002 et 27 mai 2026
L’Homme qui voulut être roi est l’histoire d’une course au trésor. Deux amis, Peachez Carnehan (Michael Caine) et Daniel Dravot (Sean Connery), anciens sergents de l’armée britannique, aventuriers de médiocre envergure, qui vivent aux Indes en traficotant plus ou moins ouvertement, décident de partir à la conquête d’un État (légendaire, naturellement) : le Kafiristan, qu’ils situent non loin de l’Afghanistan, et dont aucun Blanc n’a foulé le sol depuis Alexandre le Grand.
Ayant scellé un pacte original - une clause draconienne précise que l’alcool et les femmes leur sont interdits tant qu’ils n’ont pas réussi -, ils traversent des contrées inhospitalières, franchissent des torrents impétueux et des montagnes s’élevant à pic, avant d’atteindre leur Eldorado. Pris pour le descendant d’Alexandre, Daniel devient roi du Kafiristan, mais les choses se gâtent et le beau rêve de gloire et de richesses des deux amis s’écroule comme un pont suspendu dont on tranche les câbles soutenant son tablier.
Tout au long du film, John Huston s’amuse. Il s’amuse d’abord avec la figure illustre de Rudyard Kipling qu’il fait intervenir en personne. Journaliste aux Indes, au Northern Star, il est, à la fois, la victime de Peachey (qui, dans le train, lui vole sa montre), le témoin du pacte conclu par les deux compères (il appose sa signature sur le document), l’auteur involontaire du couronnement de Daniel (l’image gravée sur le médaillon maçonnique qu’il donne à ce dernier est, pour le peuple du Kafiristan, le symbole secret d’Alexandre). Il est surtout le garant, celui qui pourra attester l’authenticité de l’histoire racontée (la visite nocturne de Peachey qui, dans un sac, garde comme une relique, la tête couronnée de Daniel).
En vérité, dans L’Homme qui voulut être roi, le récit repose entièrement sur un jeu subtil de coïncidences (la marque d’Alexandre), de concours de circonstances (la flèche qui, pour les indigènes, transforme Daniel en Dieu vivant), de malentendus (les motivations des deux amis ne sont plus les mêmes dès qu’ils ont atteint le royaume tant convoité), de "coups du sort" délirants (l’avalanche qui, au lieu de tuer les aventuriers, les sauve, en comblant un fossé infranchissable), et Rudyard Kipling (le démiurge) n’est guère qu’un élément de plus du destin.
Comme, à plusieurs endroits, John Huston lâche même totalement la bride à son plaisir ludique (la ribambelle de bonzes dont le passage interrompt momentanément les combats - les indigènes qui jouent au polo avec des têtes coupées, certaines parties du dialogue, extrêmement ironiques. L’Homme qui voulut être roi occupe donc dans son œuvre une place identique à celles prises auparavant par Plus fort que le diable (1953) et Juge et hors-la-loi (1972). Dans les trois cas, le cinéaste respecte profondément le genre qu’il pratique (policier, western, film d’aventures), mais il le soumet à sa volonté, le plie à ses fantaisies et, à tous les coups, le genre y gagne.
Claude Benoît
Jeune Cinéma n°109, mars 1978
L’Homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King). Réal : John Huston ; sc : J.H. & Gladys Hill, d’après la nouvelle de Rudyard Kipling ( 1888) ; ph : Oswald Morris ; mont : Russell Lloyd ; mu : Maurice Jarre ; déc : Alexandre Trauner ; cost : Edith Head. Int : Michael Caine, Sean Connery, Christopher Plummer, Saeed Jaffrey, Larbi Doghmi, Jack May, Albert Moses, Shakira Caine (USA-Grande Bretagne, 1975, 123 mn).