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Bait (2019)
de Mark Jenkin
publié le mercredi 3 juin 2026

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°443, mai 2026

Sélection officielle du Forum de la Berlinale 2019

Sortie le mercredi 3 juin 2026


 


Le cinéaste britannique Mark Jenkin, originaire des Cornouailles, y a situé ses sept courts métrages depuis 2002. En 2019, il remporte un vif succès à la section Forum de la Berlinale avec son premier long métrage, Bait. Un film d’auteur, Mark Jenkin a écrit le scénario, il l’a tourné, photographié, monté, et en a composé la musique. Le suspense est déjà dans le titre : "bait" (appât ou hameçon), parce que "ça ne mord plus". Le poisson est devenu rare dans un petit port dont le nom n’est jamais précisé. Les pêcheurs s’appauvrissent. Aussi les deux frères Ward ont-ils été contraints de vendre la maison familiale à des touristes venus de Londres.


 


 


 

Stephen Parr, qui a hérité du bateau de son père, emmène en mer les jeunes vacanciers. Martin Ward est un pêcheur sans bateau. Il a gardé ses filets qu’il tend sur la grève et dont il extrait patiemment les poissons prisonniers. Il est aidé en cela par son jeune neveu Neil, attiré par la vie de marin. Le conflit est latent entre les démunis et ceux qui sont devenus les nouveaux maîtres. Et qui ne tardent pas à vouloir imposer leurs règles et leurs horaires. Mr. Leigh, l’acheteur de la maison, prétend faire valoir des zones d’interdiction de stationner dans le village. Le pub, traditionnellement lieu de sociabilité, n’est plus ouvert que durant la saison, la patronne s’envolant le reste de l’année pour les Maldives. On assiste à un phénomène de gentrification du bord de mer.


 


 


 

Tim Leigh et sa femme Sandra ont redécoré la maison de Martin et Stephen dans ce qu’ils estiment être le style du pays. Tim est un entrepreneur avisé qui a acquis des maisons donnant sur le port, destinées à la location en Airbnb. Hommes d’affaires contre pêcheurs artisanaux en déroute, estivants contre travailleurs locaux, idée du droit au "changement d’air" opposée à celle d’un mode de vie choisi : le contraste est sociologique autant que politique. Dans le film renaît sous une forme nouvelle, puisque le monde ouvrier en est absent, la conscience de la lutte des classes qui a inspiré le cinéma social anglais à partir des années soixante. Ici, Martin en incarne la figure la plus résolue. Avec son intransigeance, son agressivité, son refus de s’incliner devant une autorité qu’il ne reconnaît pas, il est l’héritier du prolo du Free cinema. Visuellement, il le fait revivre avec sa démarche lourde, ses bottes, ses mains carrées, habiles à faire des nœuds, ses discours où il se révèle un orateur éloquent et lucide, qui refuse de pactiser avec la soi-disant nouvelle communauté.


 


 


 

La résolution esthétique de la question sociale est singulière chez Mark Jenkin. Dépeignant le combat d’un homme pour sa dignité et sa place dans un village qui se meurt, le cinéaste utilise des éléments d’antan. Optant pour un format carré inhabituel (1,37), il a tourné en 16 mm avec une Bolex datant de 1976, l’année de sa propre naissance, portable, solide, équipée d’un seul objectif. Il a filmé "dans un noir et blanc sale, granuleux, des visages, des mains au travail, des bords rugueux, les défauts de toutes sortes, rudes, tangibles, vrais". Malgré le tour documentaire du film, ses interprètes sont des comédiens professionnels, même dans les rôles secondaires. Le réel, par conséquent, est reconstruit.


 


 


 

Mark Jenkin a tourné comme au temps du muet et sonorisé l’image. Le spectateur non averti se rend à peine compte de la raideur induite par de légers défauts de synchronisation. En revanche, il est sans cesse surpris par un montage audacieux, qui fragmente le récit et rend impossible une narration linéaire. Il est désorienté par des accélérations, associations-dissociations, flashforwards ou flashbacks. Le récit procède par de fréquentes ellipses. Le tragique fait irruption, sans emphase, avec le plan de Neil, le neveu de Martin, gisant dans son sang.
À l’heure de la pêche industrielle et d’un essor du tourisme inédit, Bait est une allégorie de la mini-guerre civile qui se livre dans ce microcosme des Cornouailles. L’éclairage à la Murnau et la bande-son bruitiste évoquent les films "d’horreur sans horreur", chers au réalisateur.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°443, mai 2026


Bait. Réal, sc, ph, mont : Mark Jenkin ; mu : Thea Gilmore. Int : Edward Rowe, Giles King, Mary Woodvine, Isaac Woodvine, Simon Shepard (Grande-Bretagne, 2019, 89 mn).



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