par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°129, automne 1980
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1980.
Sorties les mercredis 19 novembre 1980 et 3 juin 2026
Bye Bye Brasil de Carlos Diegues raconte le périple d’un groupe de comédiens ambulants qui parcourent le Brésil sur un camion brinqueballant, en promenant un spectacle de variétés. Un premier niveau : un film gai, ouvert, tonique et faisant sa part au rêve comme le petit monde du spectacle auquel il est consacré. Lord Cigano, le grand magicien, fait des prodiges et devine les pensées, Salomé, la reine de la rumba, fait rêver les hommes, un grand géant noir avale les couteaux et le feu.
Une merveilleuse séquence située dans une petite ville du Nordeste au début de l’expédition, montre Cigano faisant apparaître la neige, "comme en Amérique, en Europe, en Suisse" - dit son boniment -, et la noix de coco de tomber en nuage sur le public, quelque chose qui fait penser aux souvenirs émerveillés de Amarcord (1). Plus tard, le "magicien" répond aux questions du public sur l’avenir, et une vieille lui demande où en est sa famille partie sur les routes pour trouver ailleurs du travail. À travers les spectacles mêmes de la petite troupe minable passent donc les illusions, les souffrances des gens et c’est une première approche du Brésil entre le rêve américain et la réalité. Film spectaculaire et divertissant mais en même temps comme tous ses films même ceux de la période de dictature, film qui "sert les autres" selon la formule que Carlos Diegues emploie.
Un très jeune couple dont la femme est enceinte rejoint à la première étape le couple du camion, deux générations qui représentent deux états du Brésil. Le jeune musicien est séduit par Salomé, Lord Cigano et la toute jeune femme ont une brève liaison, plus tard, la malchance aidant, les deux hommes prostituent leurs compagnes. Carlos Diegues traite les va-et-vient sexuels avec légèreté, et la prostitution apparaît ni plus ni moins pénible qu’un autre métier imposé par le besoin de gagner sa vie. Mais ces personnages, ceux que croise la "Caravane Rolidei" au hasard, ne sont pas l’essentiel, ils sont seulement les révélateurs d’autres personnages, qui dévoilent la réalité nouvelle d’un Brésil contradictoire en pleine mutation. C’est le Brésil du Nordeste et des petits villages. L’un a déjà découvert la télé et dédaigne les danses de Salomé, l’autre après trois ans de famine organise des processions pour la pluie au Père Cicéron. C’est le Brésil de la Transamazonienne - celui-là même que parcourait la petite prostituée de Jorge Bodansky & Orlando Senna dans Iracema (2).
La caravane y croise un groupe d’Indiens qui veut gagner Altamira et son mirage du travail facile. Plus loin, ce sont les plateaux du centre et la superbe Brasilia où les comédiens sont gentiment menés par une assistante sociale là où ils "conviennent", vers les bidonvilles. C’est l’exploration d’un continent. Dans Chuvas de Verao (3), Carlos Diegues entrelaçait quatorze histoires et celle d’un retraité et évoquait, à travers la vie d’un quartier, la vie de tous ceux qui avaient débarqué dans la grande ville. Ici, dans un film peut-être moins maîtrisé, son objectif s’ouvre sur un territoire immense qu’il découvre en même temps que ses personnages. Ces images neuves donnent lieu à une œuvre qu’on peut trouver hybride, fourmillante, parfois incohérente comme l’existence, mais extraordinairement libre, et qui respire le plaisir de prendre la route et d’aller voir sans savoir d’avance ce qu’on va découvrir. La qualité du film est liée à cette absence de maîtrise qui témoigne d’un abandon très conscient du cinéaste qui fait confiance au hasard et ramasse tout ce qu’il rencontre.
Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°129, automne 1980
* Cf. aussi "Entretien avec Carlos Diegues", Jeune Cinéma n°129, automne 1980.
1. "Amarcord", Jeune Cinéma n°80, juillet 1974.
2. "Iracema", Jeune Cinéma n°96, juillet 1976.
3. "Pluies d’été", Jeune Cinéma n°129, septembre 1980.
Bye Bye Brasil. Réal : Carlos Diegues ; sc : C.D. & Leopoldo Serran ; ph : Lauro Escorel ; mont : Anisio Medeiros & Mair Tavares ; mu : Chico Buarque, Dominguinhos, Roberto Menescal ; cost : Anisio Medeiros. Int : José Wilker, Betty Faria, Príncipe Nabor, Fábio Júnior Zaira Zambelli, Emmanuel Cavalcanti, Carlos Kroeber, Joffre Soares, Rodolfo Arena, Catalina Bonakie, Rinaldo Gines (Brésil, 1979, 100 mn).