par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle En compétition du Festival de Sundance 2025
Sortie le mercredi 3 juin 2026
Il s’agit du premier long métrage d’un réalisateur né en 1989, Georgi M. Unkovsky, déjà auteur de plusieurs courts dont Sticker (2019). Macédonien d‘origine, fils d’un metteur en scène de théâtre réputé, il a vu le jour à New York. Après des études de photographie à l’Institut de Technologie de Rochester, il a poursuivi un cursus de cinéma à la FAMU de Prague. Sticker avait un tour humoristique et se moquait de la bureaucratie. Avec Le Garçon qui faisait danser les collines, l’approche est tout autre. Le cinéaste aborde la question des Yörük, population semi nomade aujourd’hui largement sédentarisée en Anatolie, comme dans plusieurs autres régions des Balkans. Leur nom signifie "marcher" ou "se déplacer vers". Georgi M. Unkovsky s’intéresse à une petite minorité en Macédoine du Nord qui parle turc, se définit comme turque tout en revendiquant une identité héritée de sa propre histoire pastorale. Dans cette région, les Yörük vivent de l’élevage ovin et de la culture du tabac. Cependant, comme nombre de Turcs, ils vont chercher du travail en Allemagne comme "gastarbeiter" (1)
Le cinéma, surtout documentaire, est fasciné par cette région ou les contrées analogues, par la beauté des paysages, la vivacité des costumes féminins et les coutumes antiques, encore préservées. Signalons Yörük, ceux qui marchent de François Bernard (2), où des chameliers accompagnent une transhumance vers les alpages. Plus récemment, la jeune cinéaste et photographe turque Elif Koyutürk Hazen suivait, dans Guardians of Anatolia (2025), la migration saisonnière d’un clan yörük à travers les montagnes du Taurus. À la tête des opérations, une femme. D’autres cinéastes sont attirés par les contradictions entre deux cultures à l’intérieur d’une même communauté : l’une où règne la loi patriarcale, l’autre, celles des jeunes moins disposés à se soumettre. Ce qui concerne surtout les jeunes filles qui fréquentent l’école allemande ou qui entendent leurs amies parler de ce pays. Ainsi Biljana Garvanlieva (née à Munich), avec notamment le court métrage Tabakmädchen (2009), où la protagoniste travaille dur dans les champs de tabac. Elle n’a que deux possibilités : se marier immédiatement ou aller à l’école, ce dernier choix impliquant d’être vendue plus cher à son futur époux.
Georgi M. Unkovsky a préféré intégrer à une fiction sa vision de cette communauté. "Nous avons tourné dans un village très proche de chez moi – dans lequel je n’étais pourtant jamais allé -, et nous avons fait appel à de nombreux figurants locaux". Son regard est celui d’un visiteur venu d’ailleurs, à la fois proche et lointain, le meilleur poste d’observation qui soit. S’ajoutent deux perspectives : la relation à l’Allemagne, essentielle, et la diffusion d’une culture "jeune", à travers Tik-Tok et Instagram. La question de la technique était déjà abordée dans The Mountain Won’t Move (2025) de Petra Selikar (2), où de jeunes bergers vivant comme il y a trois siècles, à 2400 mètres d’altitude, trouvent assez d’énergie pour grimper encore plus haut, là où leur smartphone "capte". Voilà pourquoi les collines dansent. Tous les jeunes communiquent, malgré les menaces patriarcales. Et tous partagent la même passion pour la musique électro, qui entraîne la libération des corps. À tel point que des rave partys ont lieu dans les bois.
Lui, c’est Ahmed. Son père vient de le retirer de l’école pour qu’il s’occupe des brebis et de son petit frère muet. On comprend que les deux garçons viennent de perdre leur mère. Elle, c’est Aya. Son père l’a fait rentrer d’Allemagne. Il lui a trouvé un bon parti. On lui prépare les plus belles tenues du monde. Mais la demoiselle est une charmeuse et elle a un plan B : elle sait danser et adore se produire en public. Les tourtereaux se rencontrent dans une clairière au son assourdissant des basses. Tout à coup, sans doute l’enclos était-il mal fermé, le terrain est envahi par les moutons d’Ahmed. Le spectateur ne sait si la scène est réelle ou rêvée. Toujours est-il qu’Aya annonce à Ahmed que cet épisode, filmé à tour de bras, a récolté plus de 300 likes. Leur idylle, bien sûr, va ressembler à Roméo et Juliette au village.
Les oreilles sensibles regretteront que la musique ne soit pas celle, traditionnelle, des Balkans et qu’il manque le kaval, flûte à six trous des bergers. Le film a un côté teen-movie : l’adhésion d’un jeune public montre que le but du réalisateur et de son équipe a été atteint. Dans Le Garçon qui faisait danser les collines, on peut voir de très belles choses d’ordre onirique, comme la chasse au mouton rose, ou ironique avec le chœur antique des commères réunies sous un arbre pour commenter les événements. Il y a le regard éperdu du frère cadet, réminiscence du personnage de l’épouse, tragique et infortunée, dans le chef-d’œuvre de Yilmaz Güney, Le Troupeau (1979). Mais l’enfant retrouve la parole après une bagarre qui a failli fort mal tourner. Georgi M. Unkovsky ne souhaitait pas évoquer un monde en voie de disparition, mais livrer un conte moderne sur un univers en transformation.
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Les travailleurs immigrés, en Allemagne de l’Ouest, sont dits"invités".
2. Le film a été présenté au festival de Saint-Malo, Étonnants voyageurs, en 2013.
3. Jeune Cinéma n° 441-442, mars 2026 en a rendu compte, dans le cadre du dernier Festival de cinéma slovène 2025, à Paris.
Le Garçon qui faisait danser les collines (DJ Ahmet). Réal, sc : Georgi M. Unkovsky ; ph : Naum Doksevski ; mont : Michal Reich ; mu : Alen & Nenad Sinkauz. Int : Arif Jakup, Agush Agushev, Dora Akan Zlatanova, Aksel Mehmet (Macedoine-Tchéquie-Serbie-Croatie, 2025, 99 mn).